UN MONDE PARTAGÉ ENTRE DEUX HÉGÉMONIES
Au lendemain de la victoire de la Seconde Guerre en mai 1945, une série d’événements internationaux sont venus bouleverser la logique des alliances mondiales. Une des grandes caractéristiques de la décennie est l’émergence de deux grandes hégémonies qui vont venir structurer l’ensemble de la vie politique, militaire, économique et culturelle de dizaines de nations d’Europe de l’Ouest, d’Europe de l’Est et d’Europe centrale. L’ensemble des nations européennes vont se regrouper autour de chacun des deux grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis et l’URSS sont des Alliés au lendemain de la guerre, mais s’affrontent puis se divisent en premier lieu autour de la question de Berlin. Les pays de l’Europe de l’Ouest pour les premiers d’une part et les pays d’Europe de l’Est et une partie des pays d’Europe centrale pour les seconds d’autre part vont se reconstruire à l’ombre et avec le soutien de chacune des deux superpuissances. La sur-présence et la surpuissance de cette double hégémonie avec les alignements induits marquent durablement l’Europe durant toute la période qui nous occupe et viennent aussi teinter tous les imaginaires.
L’hégémonie est le rôle tenu par celui qui est conducteur, organisateur et qui bénéficie de l’adhésion volontaire de ceux qui le suivent (…) la construction est le signe d’hégémonie. Comme la racine grecque l’indique, l’hégémon est un conducteur capable de structurer le jeu comme il l’entend. Il dispose du soutien massif des collectivités sociales concernées. Durant la Guerre Froide, en Europe occidentale, l’hégémonie américaine a joué ce rôle de constructeur et disposait d’un engouement pour leurs pays, leur culture comme leur armée, et d’un véritable soutien au sein des populations occidentales .
Fait notable : l’état de dépendance économique, de crainte face aux nouveaux conflits dans lesquels se trouvent les pays alignés fait que la politique internationale et la stratégie militaire vont demeurer, pour longtemps, de la compétence des deux hégémonies. De fait, États-Unis et URSS se partagent la suprématie mondiale sur fond de menaces de guerres durant toute la période. Si en 1945, les États-Unis ont fait la preuve de leur suprématie militaire écrasante avec les bombardements de Hiroshima et Nagasaki les 6 août et 9 août 1945 – lesquels tuent plus de 200 000 personnes en quelques minutes, assez rapidement l’URSS, qui décide de sortir du plan Marshall en 1948, fait elle aussi la démonstration de sa puissance : en 1949, avec la bombe A ; en 1955, avec la première bombe H au monde ; en 1961 enfin, avec la plus puissante des bombes H, la « Tsar bomba ». Deuxième fait majeur de la décennie, corollaire du premier : sur le plan mondial comme sur le plan européen, qu’il s’agisse d’orientation politique ou d’orientation économique, la tonalité générale est d’abord militaire. Partout, ce sont les militaires qui sont à la manœuvre, pas seulement sur les champs de bataille. L’ensemble des grandes décisions politiques sont d’abord des décisions d’ordre militaire, qui vont orienter les décisions économiques vers une organisation, une industrie, des productions de guerre. Puis, de 1947 à 1990, le monde se divise radicalement en deux blocs. Les ÉtatsUnis, bloc du monde libre, et l’Union soviétique, bloc du monde communiste, se font face durant toute les années cinquante au cœur de l’Europe, à Berlin. La radicalisation des positions conduit à instituer la Guerre Froide (1947-1990). Les années cinquante constituent donc la première période de cet affrontement entre deux hégémonies et, pour le bloc de l’Ouest, cette situation génère une préoccupation et un credo politique récurrents : la nécessaire reconstruction européenne afin de freiner coûte que coûte la tentation du communisme et, par là même, l’expansion de l’URSS.
Troisième caractéristique de la période : désormais, l’Espagne est la seule dictature qui se maintienne en Europe de l’Ouest. L’Espagne, qui s’est tenue en dehors de la Seconde Guerre mondiale, a cependant perdu l’appui de ses premiers amis qu’étaient l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, vaincues, et dont les Alliés instituent le procès. Elle se trouve dès lors très isolée et mise au ban par l’Europe de l’Ouest. Pourtant, dans une Europe très militarisée, scindée autour de la question centrale de la lutte contre le communisme, la situation d’État paria que connaît l’Espagne va être amenée à se modifier profondément. Sur le plan économique, le pays est pauvre, sa population affamée. Néanmoins, le contexte des années cinquante-soixante bénéficie non seulement au maintien de l’Espagne franquiste mais favorise une consolidation puis une reconnaissance internationale. Ainsi, à la fin des années cinquante se produit un fait important dans la Péninsule Ibérique : les États-Unis, ennemi déclaré des franquistes et des phalangistes d’avant la fin de la Seconde Guerre mondiale et du primo-franquisme, imposent leur modèle de vie en Espagne, grâce en particulier au tourisme. Dans une Europe en ruines, qu’il convient de remettre en urgence sur pied, une Europe hostile à l’Espagne, des éléments politiques et stratégiques viennent favoriser un renversement d’alliances et de paradigmes, tel que l’Espagne, hier soutenue par les États fascistes, met tout en œuvre pour rejoindre le cercle du Bloc de l’Ouest, qu’elle finit en effet par intégrer peu à peu. Cette intégration lente se fera avec l’aide du Département d’État Américain, du Pentagone et également celle de la Motion Picture Association of America (MPAA), association de lobbying qui regroupe les huit Majors des studios de Hollywood et qui œuvre très étroitement auprès du Département d’État à l’élaboration de la politique étrangère et commerciale, tout en se faisant le porte drapeau des valeurs de la démocratie américaine dans la reconstruction européenne. L’appui du président américain Dwight Eisenhower et sa visite officielle à Madrid en décembre 1959 constitueront l’événement historique qui clôturera ce processus. Ainsi, tout au long des années cinquante et au début des années soixante, l’Espagne connaît un processus d’américanisation sans précédent alors même qu’elle demeure la seule dictature européenne en place.
UNE EUROPE DÉTRUITE, RUINÉE ET DE NOUVEAU SUR LE PIED DE GUERRE
L’Europe est en effet sortie dévastée de la Seconde Guerre mondiale : des millions de morts, une production agricole et industrielle qui s’est effondrée, la désorganisation totale des circuits commerciaux, l’ensemble des infrastructures et des moyens de transports ravagés. À l’épuisement économique s’ajoutent la saignée démographique et une dette colossale à rembourser. Les villes de Berlin, Varsovie, Dresde, Hambourg, Stalingrad, Leningrad, Sébastopol, Kiev, Kharkov et Budapest sont presque entièrement détruites ; Hiroshima et Nagasaki littéralement soufflées. Si les anciens centres historiques des villes telles que Rome, Venise, Prague, Paris, Oxford ont échappé aux bombardements, « très peu de villes et métropoles européennes de quelque ampleur survécurent indemnes à la guerre . » Tony Judt dresse le portrait d’une Europe littéralement à terre et dont les villes arasées sont des amas de ruines fumantes. Le bilan dressé est profondément désespérant :
Dans la première année de la guerre, en revanche, les bombardiers allemands avaient rasé Rotterdam, puis entrepris de détruire la ville industrielle anglaise Coventry. La Wehrmacht effaça de nombreuses villes plus petites situées sur les routes de l’invasion en Pologne, puis en Yougoslavie, puis en URSS. Des quartiers entiers du centre de Londres, notamment les quartiers les plus pauvres des docks, dans l’East End avaient été victimes de Blitzkrieg au cours de la guerre. Les plus gros dégâts matériels avaient été infligés par les campagnes de bombardement sans précédent des Alliés occidentaux en 1944 et en 1945 et l’avancée implacable de l’Armée rouge depuis Stalingrad jusqu’à Prague. En France, l’aviation américaine éviscéra des villes côtières : Royan, le Havre et Caen. Hambourg, Cologne, Düsseldorf, Dresde et des douzaines d’autres villes allemandes furent dévastées sous le tapis des bombes larguées par l’aviation britannique et américaine. À l’Est, 80 % de la ville biélorusse de Minsk était détruite à la fin de la guerre. Kiev, en Ukraine n’était que ruines fumantes, tandis qu’à l’automne 1944, l’armée allemande battant retraite brûla et dynamita systématiquement Varsovie, la capitale polonaise, maison après maison, rue après rue. Lorsque la guerre en Europe s’acheva – en mai 1945, quand Berlin tomba entre les mains de l’Armée rouge, après avoir reçu 40 000 tonnes d’obus dans les quatorze derniers jours -, la capitale allemande se trouvait largement réduite à des collines fumantes de gravats et de poutrelles métalliques déformées. 75 % des immeubles étaient inhabitables .
L’état des villes devient le signe visuel de la destruction de l’Europe : « Les villes en ruines étaient la preuve évidente – et photogénique – de la dévastation, et elles devaient servir de raccourci visuel universel du malheur de la guerre . »
Sur le plan humain, comme l’écrit Tony Judt, « Le bilan total des morts est renversant(…) Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire, aucun autre conflit ne tua tant de gens en un laps de temps aussi court ». Bien au-delà de la mortalité liée à Première Guerre mondiale de 14- 18, selon les estimations de l’historien, le chaos de 39-45 présente trois facteurs inédits : le nombre de civils « non combattants » tués dans ce conflit qui représente plus de la moitié du nombre total de morts, au moins 19 millions de personnes ; l’extermination de masse dans les camps de la mort, élaborée et organisée par le IIIe Reich hitlérien – 6 millions de personnes – ; des pertes militaires extrêmement lourdes ; enfin l’extrême difficulté de survivre à la paix dans un monde de faim, de maladies, d’orphelins et de déplacés . Les pays de la vieille Europe et l’Union soviétiques sont, de plus, gagnés par les pillages, la famine, la maladie, l’extrême dénuement.
Les germes des régimes totalitaires sont nourris par la misère et le besoin. Ils se répandent et grandissent dans la mauvaise terre de la pauvreté et la guerre civile. Ils parviennent à maturité lorsqu’un peuple voit mourir l’espoir qu’il avait mis en une vie meilleure. Nous devons faire en sorte que cet espoir demeure vivant .
Dès mars 1947, la doctrine de Truman prend acte de l’état de déréliction et d’épuisement de l’Europe, de l’urgence à aider afin de soustraire les populations désespérées de l’influence et de la tentation communiste de l’URSS qui a déjà constitué « son ceinturon de fer », avec les pays d’Europe centrale, ses satellites. La Guerre Froide a commencé. Inquiet de l’implantation du communisme en Europe orientale et de sa progression dans une Europe occidentale ruinée et déprimée par l’effondrement dû à la guerre, le président américain Harry Truman expose sa « doctrine de l’endiguement » lors de son discours au Congrès. Il le fait d’une part pour maintenir la présence militaire des États-Unis sur le sol européen, d’autre part pour proposer une aide substantielle à tout pays d’Europe de l’Ouest qui se détournerait du régime communiste. L’année suivante, en avril 1948, le plan du général Marshall , présenté à l’université d’Harvard, entre en vigueur. Son originalité consiste à inviter les pays d’Europe à s’engager dans un programme multilatéral, à coopérer et œuvrer de concert dans un même espace de libre-échange. Ainsi, la même année, grâce à l’impulsion américaine, l’Europe crée l’OECE (Organisation Européenne de Coopération Économique), cadre d’application du plan quadriennal et de libéralisation des échanges entre les pays européens. En 1952, à la fin du Plan, ce sont 13 milliards de dollars d’aides qui auront été versés et dépensés. Certes, comme le souligne l’historien Tony Judt : Cet accord était en partie conçu pour servir l’objectif américain d’une plus grande liberté de commerce international, d’échanges, de devises, ouverts et stables et d’une coopération internationale plus étroite (…) Le déficit commercial entre l’Europe et les États-Unis en 1947, devait atteindre 4 742 millions de dollars, soit deux fois plus que le déficit de 1946.
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Table des matières
INTRODUCTION
CHAPITRE 1. LE CONTEXTE INTERNATIONAL CONSOLIDE LA DICTATURE FRANQUISTE
I. UN MONDE PARTAGÉ ENTRE DEUX HÉGÉMONIES
II. UNE EUROPE DÉTRUITE, RUINÉE ET DE NOUVEAU SUR LE PIED DE GUERRE
III. LA DICTATURE ESPAGNOLE MISE AU BAN EN 1946, ROYAUME SANS COURONNE EN 1947, RÉINTÈGRE L’ONU EN 1950
IV. POUR LES ÉTATS-UNIS, L’ESPAGNE NE PEUT PLUS ÊTRE NEUTRE
CHAPITRE 2. 1953, LE CONCORDAT ET LES PACTES DE MADRID
I. LE CONCORDAT DE 1953, L’ESPAGNE AJOUTE AU SABRE LE GOUPILLON
1. Avec le Concordat, la dictature militaire franquiste se trouve confirmée et renforcée
2. Libertés confisquées, une vie culturelle sous la férule de la double censure politique et religieuse
II. LES PACTES DE MADRID OU LE DÉBARQUEMENT MILITAIRE AMÉRICAIN EN ESPAGNE
1. Les clauses secrètes des Pactes de Madrid : coquille vide et perte de la souveraineté
2. Un gain d’image incommensurable
3. Pactes de Madrid, un débarquement économique et financier
III. CONCORDAT ET PACTES, UN ATTELAGE TRÈS EFFICACE : VERS LE CLUB DES ALLIÉS ET LES ORGANISMES INTERNATIONAUX
1. L’Espagne de Franco, l’Amérique de Truman et d’Eisenhower, deux grands points de capiton
a. L’anticommunisme
b. La ferveur religieuse
IV. L’INDISPENSABLE CAMPAGNE DE PROPAGANDE DE « L’AMI AMÉRICAIN »
1. « Le lavage d’image » s’intensifie
CHAPITRE 3. LE GRAND DÉBARQUEMENT CULTUREL AMÉRICAIN, HOLLYWOOD S’INSTALLE À MADRID
I. UNE PLUIE D’ÉTOILES SUR MADRID
II. LES STARS CRÈVENT L’ÉCRAN ET S’INSTALLENT Á MADRID
1. Le clignotement d’une présence absence
2. Un clignotement savamment organisé dans l’ombre
3. Grace et Ava, le couple des oppositions complémentaires
4. Les stars hollywoodiennes, meilleurs agents du tourisme américain de luxe en Espagne
III. LA RUNAWAY PRODUCTION, LE NOUVEAU MODÈLE HOLLYWOODIEN ÉMERGE Á MADRID
1. Crise du modèle classique hollywoodien
a. La première facette de la crise est de nature juridique
b. La deuxième facette de la crise est de nature politique
c. La troisième facette de la crise est de nature technologique
d. La quatrième facette de la crise est de nature économique
2. Place à la Runaway Production, les tournages se font en extérieur sur les hauts plateaux castillans
IV. MADRID DEVIENT HOLLYWOOD, CAPITALE DE L’EMPIRE BRONSTON
1. Des péplums sur des thèmes chers au régime
2. Les indéniables talents financiers et politiques du producteur Samuel Bronston
3. Samuel Bronston, l’ami du Caudillo, soigne l’image du régime
a. 1962, El Valle de la Paz
b. Mai 1962, Bodas en Atena
c. 1963, La sinfonía Española
4. Chute de l’empire Bronston, les majors reviennent et Hollywood demeure à Madrid
CONCLUSION : LE CINEMA D’HOLLYWOOD RECONFIGURE LE MONDE ET LA DICTATURE DE FRANCO
1. Le vertige des imaginaires
a. Première strate, la présence des grandes stars dans la capitale
b. Deuxième strate : chaque star est auréolée de ses multiples personnages
c. Troisième strate : la gigantesque aura des personnages de l’histoire antique, des grandes légendes ou de la Bible
2. Le rêve pénètre la réalité, la réalité se fige en fiction
3. Madrid à l’écran devient ville américaine pour les spectateurs espagnols
a. La ville d’abord
b. Les femmes dans la ville
CONCLUSION
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