LA GENÈSE – LES GRAINS DE SABLE
Narcisse & L’Allégorie de VAbandon
Narcisse, figure hybride et insaisissable, tel un reflet sur l’eau, fuit et s’échappe dès que l’on tente de le saisir. Comme l’enfant, il est aimé de tous mais n’aime personne. Il est son propre alter ego : aveugle à l’autre. C’est lui et seulement lui qui compte ; aveugle à l’autre, il est asocial. Ainsi, une auréole Judéo-Chrétienne le couronne t-il et le marque t-il d’une culpabilité permanente. Cette culpabilité est notamment nourrie par sa mauvaise foi :
conscient de sa cécité, il ne fait rien. Ce n’est cependant pas le regard de Dieu qui alimente son sentiment de faute, mais bien son propre jugement. Narcisse se regarde lui-même et se juge. Pourtant, le narcissisme peut être sain lorsqu’il incarne dans une certaine mesure la maxime voulant qu’il faille d’abord s’aimer soi-même avant d’aimer les autres, mais dans ces conditions faut-il encore qu’il y ait regard vers l’autre et possibilité d’être l’autre. Il doit y avoir migration, sinon, tout tourne à vide et se crée dès lors un jeu de miroirs dont les reflets sont de plus en plus nébuleux : « L’objet de Narcisse est l’espace psychique ; c’est la représentation elle-même, le fantasme. Mais il ne le sait pas, et il meurt. S’il le savait, il serait intellectuel, créateur de fictions spéculatives, artistes, écrivain, psychologue ou psychanalyste. »26 Au contraire, le Narcisse que je suis est conscient de l’objet de son fantasme, et par subversion à travers l’art et la représentation, Narcisse regarde ailleurs.
Dans L’Allégorie de VAbandon (fig.6, p.78), l’impasse narcissique est à la fois révélée et détournée, n’y a t-il pas a priori rien à voir ? – Sinon seulement des cadres donnant sur le mur – Ainsi, si mes oeuvres sont-elles comme un miroir devant mes yeux, elles sont aussi des fantasmes de représentions incarnées à travers desquels je m’admire, ici c’est le néant puisque, comme on le sait, Narcisse n’a pas réussi à attraper son reflet – et le spectateur, en ne me voyant pas, ne se voit pas non plus. Ainsi, mon image tout comme l’image de l’autre sont-elles absentes et cela obéit à une certaine logique : on se définit souvent à travers le regard de l’autre. En examinant attentivement le blason, si je semble regarder vers le bas pour y voir mon reflet – il n’en est rien : mon visage et son double sont trop obscurs pour que je puisse les saisir. L Allégorie de VAbandon s’inscrit en contradiction totale avec mes autres oeuvres où le sens se dévoile au fur et à mesure qu’on s’en approche. Ici, de loin ou de près, c’est le néant – ou presque. L’image et son reflet se sont évaporés. C’est l’abandon et l’échec de la quête de sens, mais aussi la fuite devant l’autre.
Plus qu’une manière de se dérober au regard du spectateur, le choix des cadres vides permet un discours sur leurs fonctions décoratives. Prenant exemple sur une oeuvre de Raphaël, il fut demandé à Gombrich pourquoi voyait-on souvent des cadres décorés autour d’une oeuvre d’art ? Il répondit : « Avec un cadre, il est plus facile de regarder un tableau, parce que l’on doit arrêter le mouvement des yeux » et d’ajouter que tous ces arabesques et ces petits anges sont là en signe de louange, que : « C’est une manière de montrer à quel point le tableau est précieux. Le cadre crée une sorte de mise en valeur.»27 En fait, ce cadre, cet objet décoratif, on ne le voit pas – ou si peu. Le spectateur fait avec les cadres comme moi/Narcisse avec les autres : s’ils existent, son regard l’évite. En exposant seulement des cadres, j’oblige l’autre à leur porter attention, et du même élan m’oblige à prendre l’autre en considération, et par conséquent, le cadre c’est l’autre : c’est celui que je ne vois pas, celui que je fuis. C’est peut-être en abandonnant la valeur accordée à mon image, à toutes les images et aux apparences que je pourrai me voir apparaître dans ces cadres vides et que l’image de l’autre pourra enfin surgir.
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Table des matières
INTRODUCTION
CHAPITRE I : LA GENÈSE – LES GRAINS DE SABLE
Beauté, Vérité & Sens
Image, Mythe & Culture
Collection, Désir & Vie
CHAPITRE II : LA PROCÉDURE – L’HUÎTRE
L’Allégorie
La Séduction
Le Collage
L’Autoreprésentation
Une Stratégie : l’Éloge de la contrainte
CHAPITRE III : L’OEUVRE – LES PERLES
Allégories & Blasons
La Forme
Le Contenu
Prométhée 8cL’Allégorie de la Connaissance
Emma Bovary & L’Allégorie de l’Empathie
Don Juan & L’Allégorie de la Révolte
La Marquise de Merteuïl & L’Allégorie de la Volonté
Narcisse & L’Allégorie de l’Abandon
Sisyphe & L’Allégorie de la Vanité
Deux projets finals
Kaléidoscopes
Ornements
Deux textes réflexifs
Chaos et Cosmos
Dieu, les Autres & Moi
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
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