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Interprétation des évolutions du paysage associatif
Pour Matthieu Hély12 , la compréhension de la structuration du monde associatif actuel s’explique par les tensions qui le traversent. La première tension que l’on peut observer c’est la constante obligation de l’association à démontrer sa légitimité, son utilité sociale face à ses divers partenaires publics ou privés. Ainsi les associations sont en permanence balancées entre la fonction de relais des politiques sociales de l’État et la fonction de « supplément d’âme » d’entreprises menant une démarche RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). La seconde tension à laquelle les associations doivent faire face est celle liée à la coexistence du salariat et du bénévolat, avec d’un côté un bénévolat de plus en plus valorisé et de l’autre des salariés souvent précaires.
Les associations se trouvent donc dans une position intermédiaire entre sphère publique et sphère privée. De par cette position, il peut être aisé d’interpréter le dynamisme du secteur associatif comme responsable du brouillage des frontières entre ces 2 mondes. Pour Matthieu Hély, il n’en est rien, les associations ont pu prendre cette place grandissante grâce à un contexte idéologique et politique propice et sont par conséquent davantage un révélateur de changements sociaux qu’un véritable acteur. En effet, les politiques de réforme de l’État basé sur l’impératif de performance des services publics auraient amené à une « privatisation du public13 ». Et parallèlement, on aurait assisté à une « publicisation du privé14 » par la mise en place de politique RSE dans de nombreuses entreprises. Ces 2 mouvements ont engendré un recours croissant aux associations et ainsi permis leur expansion.
Nous nous intéresserons dans un premier temps au mouvement de privatisation du public. Nous avons vu précédemment que durant de longues années, l’État a choisi d’être le seul garant de l’intérêt général et a cherché à supprimer tout intermédiaire entre la société politique et la société civile notamment à travers les lois Le Chapelier. Après-guerre, les relations entre État et associations sont qualifiées de tutélaires, les associations n’ont d’autres choix que de s’inscrire dans la politique d’un Etat-providence centralisé et protecteur et sont contraintes dans leurs actions à autorisation étatique. Avec les premières lois de décentralisation de 1982-1983, les relations entre administrations et associations vont se transformer et se placer sous le signe du partenariat. Cette décentralisation va donner de nouvelles compétences aux collectivités territoriales et ainsi permettre de nombreux partenariats avec les associations, passant souvent par des conventions de délégations de service public. Cette délégation se distingue de la subvention, car elle représente un véritable contrat entre l’association et l’administration qui attend la réalisation d’une contrepartie en échange d’un financement. La subvention, elle, est un financement public attribué sans recherche de contrepartie.
Bien sûr, d’une certaine manière les associations restent dépendantes des administrations publiques, mais elles restent cependant suffisamment autonomes pour mettre en lumière le besoin d’intervention auprès de certains publics non préalablement identifiés par l’État. On le voit bien il n’est pas possible de conclure à un désengagement de l’Etat comme on l’entend souvent. Le rôle de régulation des administrations publiques reste important : si elles ne réalisent pas elles-mêmes les actions ce sont elles qui mettent en place les règles du jeu. En poussant ce raisonnement, l’auteur envisage les travailleurs associatifs comme le nouveau visage de l’action publique15. Intéressons-nous désormais au phénomène de publicisation du privé. Devant la prise de conscience grandissante des citoyens face aux dégâts du progrès et du productivisme industriel, les entreprises cherchent de plus en plus à se légitimer comme des acteurs socialement responsables. Dès lors, les organisations privées à but lucratif vont chercher à établir différentes formes de coopérations avec le monde associatif, représentant de la vertu et du désintéressement. Ainsi les entreprises vont mener des actions de mécénat, en distribuant des subventions, en créant leurs fondations ou par le bais du mécénat de compétences. Du côté des associations, la diminution des financements publics octroyés par les administrations centrales, entraînent un fort développement des partenariats avec les entreprises. Elles doivent alors s’adapter aux pratiques et usages des entreprises pour bénéficier de leur soutien financier et cela peut les amener à modérer leur discours critique vis à vis du capitalisme. Ce phénomène mène à l’idée que l’État ne dispose plus du monopole de l’intérêt général.
Cette lecture du dynamisme associatif nous permet de prendre la distance nécessaire vis à vis du discours, largement diffusé, faisant état d’un formidable « élan solidaire d’une société civile en quête d’action16 », et de bien prendre en compte le rôle du contexte actuel dans cet expansion. Forts de cette réflexion, intéressons-nous désormais à la place du bénévolat en France.
Les évolutions du bénévolat
Nous avons vu que l’engagement associatif concerne 25% des français de plus de 18 ans aujourd’hui, nous allons désormais nous intéresser de plus près aux évolutions de cet engagement en terme d’intensité. L’augmentation des bénévoles dans les associations entre 2010 et 2016 s’explique principalement par l’augmentation de ceux qui interviennent ponctuellement, quelques jours ou heures par an, (4,6% en 2010 puis 6,7% en 2013 et 6,1% en 2016) et ceux qui interviennent quelques heures chaque mois (5,5% en 2010 puis 7,4% en 2013 et 7,7% en 2016). La baisse préoccupante des bénévoles intervenant de façon hebdomadaire observée entre 2010 et 2013 (-2 points) se voit en partie compensée en 2016 (11,2% contre 10,5% en 2013). Hommes et femmes font preuve d’une assiduité comparable au sein des associations. Par contre si on s’intéresse aux différentes tranches d’âges, on note que ce sont les plus de 65 ans qui interviennent le plus régulièrement, 20% d’entre eux agissent chaque semaine (autour de 10% pour les 35-64 ans et 6% des – de 35 ans). Ce constat rend la baisse de leur engagement encore plus préoccupante dans la mesure où la fréquence de l’engagement tient une place importante dans le bon fonctionnement de toute association.
La France compte donc de plus en plus de bénévoles mais essentiellement sur des actions mensuelles ou ponctuelles. Mais pourquoi les français souhaitent ils s’engager de cette façon ? Pour Guillaume Douet, ce n’est pas que les français ne souhaitent pas s’engager sur le long terme, c’est plutôt qu’ils ne peuvent pas car il doivent faire face à de nombreuses contraintes « on a des jeunes qui passent d’un âge moyen du premier travail de 21 à 27 ans en quelques années, qui ne savent pas très bien où ils vont atterrir en terme de logement et d’emploi, des actifs qui ont un emploi de plus en plus précaire, des seniors qui doivent de plus en plus gérer les imprévus de tout le monde, ces personnes…l’engagement dans la durée ils vont l’accepter si il y a d’abord eu un apprivoisement, un engagement tremplin : soit simple, soit souple, soit ponctuel ».
Les associations doivent donc composer avec ces nouvelles formes d’engagement ponctuel si elles veulent continuer à accueillir de nouveaux bénévoles et pourquoi pas les amener à s’investir plus souvent et sur du long terme. Nous pouvons entrevoir ici le rôle que les dispositifs numériques étudiés pourraient avoir, en facilitant le passage à l’action des aspirants bénévoles.
Les motivations des bénévoles
En 2016, lorsque le Baromètre d’Opinion des Bénévoles20 demandait aux bénévoles de se définir, environ 45% d’entre eux ont rapproché le bénévolat des notions de citoyenneté et d’utilité, viennent ensuite les notions de don de temps (39%), d’actions (36%) et d’enthousiasme et de positivité. Le terme militant lui n’a été retenu que par 14% des bénévoles. Si on s’intéresse à l’évolution des réponses on note que les termes de « citoyen engagé », « personne enthousiaste et positive » et
« acteur » sont ceux qui augmentent le plus par rapport à 2010 au détriment de la notion de don de temps. De même, lorsqu’on interroge les bénévoles sur leurs pratiques bénévoles ces 3 dernières années, 50% ressentent une plus grande volonté d’agir face au contexte économique, politique et environnemental qu’auparavant. On peut donc voir ici une volonté accrue de donner du sens au bénévolat avec les notions d’action et d’engagement citoyen, le bénévolat ne serait donc plus une activité pour les personnes ayant beaucoup de temps disponible mais une manière de participer à la société, une manière d’agir collectivement sur son évolution. Pour Dominique Thierry, président d’honneur de France Bénévolat, « Les craintes qu’on pouvait avoir en 2013 d’un don de temps uniquement individuel, ponctuel et peu durable s’éloignent. Ces formes de bénévolat doivent être perçues comme des premières expériences de solidarité. Aux associations de saisir ces opportunités pour faire découvrir que derrière ces actions immédiates il y a des projets associatifs qui s’inscrivent dans la durée ».
Lorsqu’on interroge les bénévoles sur les raisons de leur engagement, ils sont 83% à répondre qu’ils cherchent à être utiles à la société et à agir pour les autres et 49% cherchent un épanouissement personnel. Parmi les évolutions les plus signifiantes entre 2010 et 2016, on trouve l’acquisition de compétences, la mesure du fruit de ses efforts et la reconnaissance sociale. Ces raisons plus personnelles semblent davantage assumées aujourd’hui et peuvent contribuer à pérenniser l’engagement des bénévoles. On peut aussi se demander si ce résultat ne découle pas de la professionnalisation croissante du secteur associatif et des différents dispositifs mis en place par l’état pour valoriser les compétences acquises en milieu associatif (VAE, congé d’engagement, ouverture de droits à la formation…). De même, l’importance accordée à la notion de compétences se retrouve davantage en 2016, dans les attentes des bénévoles qui citent à 37% le besoin de formation, la demande de conseils (23%) et d’informations sur les activités de l’association (14%). Dans le même sens, un tiers des bénévoles déclarent vouloir transmettre un maximum de leurs compétences dans les années à venir.
Cette volonté d’agir, cette mobilisation des compétences et le sens donné aux actions entraînent une forte attente des bénévoles au niveau de l’efficacité des travaux menés par l’association et 27% sont déçus sur ce point. Autre point à surveiller : 20% déplore le fonctionnement de l’association et 9% le manque de dynamisme de l’équipe dirigeante. Sur cet aspect, ce sont surtout les jeunes qui se plaignent d’un manque de souplesse et d’une difficulté d’accès à la prise de décision.
L’ensemble des motivations et des attentes actuelles des bénévoles : être citoyen, utile, agir face au contexte actuel mais aussi acquérir des compétences et observer des résultats concrets, doivent être prises en compte par les associations dans leur communication auprès des bénévoles. Il sera intéressant de voir comment les dispositifs étudiés ont recours à ces différentes notions pour amener les utilisateurs à s’engager. En dehors de ces notions, les dispositifs peuvent aussi se nourrir des différentes représentations du bénévolat pour établir leur communication. Nous allons donc prendre le temps d’étudier les différentes représentations qui gravitent autour du bénévolat.
le bénévolat sous le prisme du don
Nous avons choisi d’étudier dans un premier temps la notion de don car le bénévolat peut être considéré comme une forme de don puisque ce dernier comme nous allons le voir, est un mode de circulation des biens et services. Le bénévolat peut être perçu à ce titre comme un don de temps. La valeur temps, devenue si importante dans notre société, est donnée aux autres dans le bénévolat. Estelle Durand21 parle d’un temps social à part entière, un « temps de bénévolat », qui tout comme « le temps de loisirs » se déroule sur le temps libre des individus. Le temps de bénévolat est à distinguer du temps de loisir car à la différence de ce dernier, c’est un temps tourné vers les autres et non seulement vers soi. Nous étudierons tout d’abord la perception du don par Marcel Mauss puis nous nous intéresserons à l’analyse de Jacques T. Godbout.
Marcel Mauss dans son célèbre essai sur le don 22 , étudie la nature des transactions humaines dans les sociétés archaïques à partir d’études ethnologiques réalisées en Polynésie, Mélanésie, et dans le Nord-Ouest américain. Ces sociétés ne disposent pas d’un régime d’échange semblable au nôtre : avec des marchands et une monnaie proprement dite. De par ses observations, l’auteur va s’attacher à montrer que les grands principes intervenant dans ces transactions sont encore présents dans nos sociétés et sont en quelque sorte un « des rocs humains sur lesquels sont bâtis nos sociétés » 23 . De ce constat, il s’attachera ensuite à développer quelques recommandations vis à vis de l’organisation actuelle de nos sociétés.
Dans les sociétés étudiées, les transactions concernent des échanges de biens et de richesses mais pas seulement, ce sont surtout des politesses, des festins, des rites, des femmes et enfants, des foires qui circulent entre les acteurs. Aussi, il est à noter que les échanges ne se font non pas directement entre individus, mais un cran au-dessus : entre clans, tribus ou familles. Les transactions font partie d’une sorte de contrat permanent que l’auteur nomme un système de prestations totales : système dans lequel tout s’échange entre individus et groupes.
Dans les tribus nord-américaines, ce système de prestations totales a un caractère un peu différent : les transactions sont effectuées dans un esprit de rivalité et d’affrontement, si bien que Marcel Mauss parle de prestations totales de type agonistique ou potlach. Dans l’ensemble de ces sociétés, l’auteur met en avant la contrainte et l’intérêt comme faisant partie intégrante de ces échanges apparemment libres et gratuits. La première contrainte qui apparaît est l’obligation de rendre. A Samoa, les dons sont sources de prestige et d’honneur et doivent être absolument rendus sous peine de perdre l’autorité ainsi acquise. Dans le droit maori, les choses ont une âme : celle du donateur, et cette dernière crée une obligation attachée à la chose reçue. Les deux autres contraintes accompagnant cette obligation de rendre, sont les obligations de recevoir et de donner. Il apparaît que les clans ne sont pas libres de refuser les cadeaux, alliances et que refuser de donner est une déclaration de guerre puisque cela équivaut à refuser de s’allier à une autre communauté. Dans les sociétés indiennes nord-américaines les transactions suivent ce cycle de don-échange : l’obligation de donner (don), de rendre et de recevoir (contre-don) mais ces transactions sont effectuées sous fond de rivalité exacerbée, de lutte de clans. L’honneur est plus que jamais présent dans ces échanges et ces derniers organisent tout, tout se joue par leur biais. On assiste alors à une « lutte de richesse » les transactions ne se font plus seulement pour s’allier mais pour obtenir un statut politique, un rang.
Une fois ces observations effectuées et le cycle du don mis en avant l’auteur nous montre que ces principes existent encore aujourd’hui dans nos sociétés : le don non rendu rend encore inférieur celui qui le reçoit, on s’attache à rendre les invitations et la sécurité sociale est un juste retour pour le salarié qui donne sa vie à la collectivité et à son entreprise. Il s’agit alors de conclure sur quelques principes devant guider nos sociétés. Ainsi les riches doivent se considérer comme « des sortes de trésoriers de leurs concitoyens »24. Il faut davantage s’intéresser aux individus et à leur vie. Leur santé et leur éducation doivent être au cœur des préoccupations sans toutefois trop les assister. Il faut également s’attacher à réduire la spéculation. On se doit de revenir à de l’archaïque pour retrouver la joie de donner et de recevoir, retrouver de la vie et de l’action. Les associations et organismes de l’économie sociale et solidaire sont à ce titre saluées. L’individu doit avoir « un sens aigu de lui-même mais aussi des autres, de la réalité sociale 25». L’homme n’est pas un animal économique comme veulent nous le faire croire nos sociétés occidentales. Et c’est tant mieux, car la recherche du seul intérêt individuel est néfaste pour l’ensemble de la société et l’individu lui-même. Marcel Mauss vient à conclure que l’individu a de plus en plus conscience qu’il échange bien plus que son temps de travail, il donne quelque chose de lui et en ce sens, attend une récompense valable en retour. La société en refusant cela ne fait qu’inciter à la paresse, ce qui est mauvais pour elle-même. Il préconise ainsi aux sociétés de ne pas trop s’éloigner des principes d’échange de base : une société où la richesse reste concentrée dans les mains de certains et où ceux qui produisent réellement souffrent d’un manque de reconnaissance vis à vis de leur don ne peut fonctionner sur le long terme.
L’Essai sur le don de Marcel Mauss va avoir une forte influence sur la pensée des sociologues contemporains et va même donner naissance au bulletin du Mauss, puis plus tard à la revue de MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales). Cette revue regroupe divers auteurs qui ont choisi de résister à la généralisation du modèle économique comme seule explication à tout ce qui se passe dans la société. Jacques T. Godbout fait partie de ces auteurs et va s’attacher à démontrer dans la lignée de Marcel Mauss que l’homo donator (celui qui donne) a toujours existé et est toujours présent.
Jacques Godbout26 se questionne sur la place du don dans notre société, pourquoi ce dernier subsiste alors même qu’il existe aujourd’hui deux institutions qui régissent la circulation des biens et des services, à savoir l’État et le marché. Pourquoi le don reste-t-il encore important dans notre société ? En effet, il occupe une place prépondérante dans le cadre des liens primaires, c’est à dire dans les relations de parenté et amicales. Mais fait plus étonnant, le don circule en dehors de ces liens, entre étrangers souvent par l’intermédiaire d’associations, qu’on assimile à un tiers secteur. Pour l’auteur, la compréhension de la société ne doit pas partir de l’État ou du marché, mais de l’analyse du don. Chaque sphère : le marché, l’État et les réseaux sociaux, regroupant à la fois l’univers des liens primaires et le tiers secteur, est dominée par un principe de circulation propre. Ainsi d’après l’auteur, le principe de l’équivalence et la recherche de profit dans l’échange dominent le marché, le principe de l’autorité et du droit et la recherche de l’égalité et de la justice régit l’État et les réseaux sociaux sont dominés par le principe du don et de la dette. Partir du don, pour analyser la circulation des biens et services nécessite de prendre en compte le sens que revêt le don pour les acteurs, c’est à dire lorsque le don circule que se passe-t-il chez le donneur et chez le receveur. Jacques Godbout a choisi de partir de l’analyse de la sphère primaire où le don est perçu comme naturel pour ensuite appréhender le don aux étrangers puis ce qui le différencie du marché et de l’État. En analysant le don au sein des réseaux de parenté, l’auteur s’interroge sur les normes auxquelles se référent les membres pour organiser les transactions internes. Ainsi il démontre que ce ne sont pas les lois du marché, ni les normes de justice qui régissent le don dans la parenté. La réciprocité est présente dans les faits mais de façon limitée. Plusieurs principes viendraient bousculer cette dernière, ainsi la circulation des biens se ferait selon les capacités du donneur et les besoins du receveur, avec une certaine tendance à l’excès (on donne plus, que ce qui nous avions énoncé comme règle au départ, pour personnaliser la relation) et avec comme composante essentielle : la liberté. Mais ces principes ne seraient pas sans poser quelques problèmes. Ainsi, la liberté peut engendrer une distinction entre don et dû, qui lorsqu’elle n’est pas la même chez tous les acteurs, peut entraîner divers problèmes. Aussi la tendance à l’excès pourrait entraîner l’élimination de certains membres qui à un moment donné ne vont plus avoir les capacités nécessaires pour jouer le jeu. Pour finir, nous pouvons craindre que la personne qui reçoit le plus, du fait de ses besoins, ne se sente humiliée à la longue ou que les donneurs disposent d’un certain pouvoir de domination. Jacques Godbout définit alors le don comme « un système dans lequel le « rendre » se dissout comme principe au point que, à la limite, on ne rend plus, on donne seulement27 ». Le désir de donner remplace alors l’obligation de rendre. L’auteur appelle ce rapport, le rapport de dette positive : donneur et receveur sont en état de dette perpétuelle mais celle-ci s’effectuant dans une confiance mutuelle, aucune culpabilité et obligation ne sont ressenties par les 2 protagonistes.
Le bénévolat sous le prisme du travail
Dan Ferrand-Bechmann définit le bénévolat comme « une action libre, sans rémunération et en direction de la communauté38 » Ce qui permet d’identifier le bénévolat, c’est la mesure de la liberté entre bénévole et bénéficiaire. Ainsi les relations familiales, de voisinage et amicales ne sont pas considérées comme du bénévolat. Pour l’auteur, les motivations des bénévoles oscilleraient entre un pôle égoïste : faire du bénévolat pour rencontrer des gens, se faire des amis et un pôle altruiste : être bénévole pour aider les autres. Il existe trois types de motivations : altruistes, instrumentales et sociales qui se conjuguent. Dans tous les cas, « le bénévolat est bon pour soi et pour autrui 39».
Pour l’auteur, l’engouement actuel du mouvement bénévole s’explique par diverses raisons. Premièrement, il serait mieux accepté actuellement. Auparavant la difficulté d’envisager le bénévolat, dans le contexte d’un monde marchand, aurait entraîné de nombreuses suspicions à son égard. Envisagé comme une activité de dames d’œuvres désœuvrées ou susceptible de voler des emplois, le bénévolat est aujourd’hui une pratique triviale, qui se mesure et dont on fait la promotion. Une autre raison serait l’importance du chômage qui a considérablement diminué le temps de vie consacré au travail rémunéré. Jusqu’en 1998, l’État interdisait aux demandeurs d’emploi d’exercer une activité bénévole sous peine de suspension d’allocations. Aujourd’hui, non seulement cette interdiction est révolue mais l’État cherche à valoriser le bénévolat par le biais du dispositif de la validation des acquis de l’expérience par exemple. Autres facteurs propices à l’engagement bénévole, la baisse des budgets sociaux, l’inaptitude de l’État à répondre aux pauvretés et l’augmentation des inégalités laissent une large place à tous les citoyens désireux de s’engager et de combattre les problématiques actuelles. Pour finir, le bénévolat répondrait à une quête de sens de la part des citoyens. En effet, ces derniers ne trouvent pas au sein de leur activité professionnelle, lorsqu’ils en ont une, suffisamment de sens à leur goût et vont chercher une activité qui répond davantage à leurs idéaux. De plus, à la différence du travail rémunéré, la dimension de liberté est prépondérante dans l’action bénévole et constitue en soi une source de motivation. Chacun choisit ce pourquoi il s’engage, à quel endroit et quelle durée il souhaite consacrer à ces actions. Si le travail classe encore les individus, il est de moins en moins la mesure de toutes choses, et face à lui bénévolat formel ou informel permet de plus en plus de requalifier positivement les individus en dehors de leur travail. L’auteur considère que nous sommes dans une société en pleine mutation où le travail ne suffit plus à déterminer les statuts sociaux, d’une part parce qu’il n’y a pas assez de travail salarié pour tout le monde et d’autre part car les formes d’activité citoyenne sont davantage reconnues.
Grâce à ces différentes représentations, nous pouvons voir que le bénévolat est appréhendé de manière particulièrement positive. Il est envisagé comme une base constitutive de notre société et serait dans la nature même de l’homme. De plus, le bénévolat semble avoir de belles perspectives de développement au sein de notre société actuelle. En effet, il répond au besoin d’action concrète des individus. Mais surtout, il participe à la construction des individus au travers des rencontres qu’il engendre, et participe à les requalifier positivement dans une société où le travail ne remplit plus cette fonction. D’autre part, nous avons vu que les associations disposent également de belles perspectives de développement dans le contexte actuel et sont appréhendées de façon positive par la société. Tout ceci peut expliquer pourquoi certains acteurs de la société cherchent à soutenir le monde associatif et à faciliter la rencontre entre bénévoles et associations à travers des dispositifs d’intermédiation en ligne. Nous allons désormais voir pourquoi la construction de plateformes, en ligne, pour recruter des bénévoles semble pertinente.
Recruter des bénévoles en ligne : une solution pertinente dans une société ultra-connectée
Nous avons vu dans notre première partie qu’il existe en France environ 1,3 millions d’associations actives et que la création d’associations est particulièrement dynamique depuis 2013. Parallèlement on constate depuis 6 ans une hausse du nombre de bénévoles portée notamment par les générations de moins de 50 ans. Si on s’intéresse à l’intensité de l’action bénévole, on note une augmentation du bénévolat ponctuel et une légère baisse du bénévolat hebdomadaire. Aussi on note que le bénévolat est davantage porteur de sens aujourd’hui, il est davantage assimilé à des notions de citoyen engagé et d’utilité face au contexte actuel. Malgré cela seulement 46% des organismes associatifs considèrent la situation du bénévolat (nombre, disponibilité) comme bonne ou très bonne au sein de leur association. Comment les associations peuvent-elles recruter davantage de personnes ? 25% des français sont bénévoles et à côté de cela, nous avons 88%40 des français qui utilisent internet et de façon quotidienne pour 87% d’entre eux. De là, à envisager
40Digital in Western Europe, We are social Singapour, https://wearesocial.com/ la toile pour recruter de futurs bénévoles il n’y a qu’un pas. Nous verrons dans un premier temps quelles sont les particularités de ces français internautes, afin de comprendre quel public est susceptible d’utiliser les dispositifs étudiés. Puis nous décrirons les outils de recrutement en ligne existants côté salarié, ainsi que ceux que nous avons choisi d’étudier côté bénévolat et nous verrons en quoi ils peuvent être comparables. Ensuite, nous étudierons quelles sont les pratiques de recrutement dans le monde salarié et dans la sphère bénévole, et la place des outils décrits en amont dans ces pratiques. Enfin nous analyserons les premiers résultats présentés par les plateformes étudiées et la place d’internet dans le parcours des bénévoles. Tout ceci nous permettra de percevoir le rôle que les dispositifs étudiés ont et pourront avoir dans le recrutement de bénévoles.
La majorité des français sont connectés
En 2017, 50%41 de la population mondiale utilisent internet, soit 10% de plus qu’en 2016. En Europe, le taux de pénétration d’internet est de 76%. En France, 56,8 millions de français utilisent internet soit un taux de pénétration de 88% largement au-dessus de la moyenne européenne. Si on compare à 2004, c’est 32 millions d’internautes en plus. Aujourd’hui, en moyenne, les français passent presque 6 heures par jour sur internet : 1h08 via leur portable et 4h49 sur desktop ou tablette. En terme de fréquence, c’est 87% des internautes français qui consultent le web quotidiennement.
Les usages d’internet sont multiples : sur les 12 derniers mois, 69%42 des internautes ont effectué un achat en ligne, 65% ont consulté des réseaux sociaux, 55% ont écouté ou téléchargé de la musique, 14% ont effectué une formation en ligne, 35% ont utilisé un logiciel de téléphonie en ligne. Sur l’ensemble de la population de plus de 12 ans, 59% utilisent internet pour suivre l’actualité et 62% ont effectué des démarches administratives ou fiscales en ligne. Concernant la recherche d’emploi en ligne, 31% des internautes de plus de 18 ans déclarent avoir recherché un emploi sur le web sur les 12 derniers mois. Mais si on se place uniquement au niveau des personnes en recherche d’emploi, 78% des chômeurs français déclarent utiliser le web dans leur recherche d’emploi. Si on s’intéresse aux évolutions de ces usages numériques, on note une nette intensification en 2016 (+6 points d’internautes quotidiens, +9 points de recours à l’e-administration, +7 points d’envois de messages via les messageries instantanées, +6 points d’achats en ligne). Les internautes ont parfaitement conscience de leur dépendance vis à vis du web puisque seulement un sur quatre se dit prêt à se passer d’internet pendant trois semaines ou plus (contre 36% en 2011). L’accès à Internet est d’ailleurs perçu comme important pour se sentir intégré pour 65% des français (+ 11 points par rapport à 2009). On le voit internet a littéralement envahi toutes les facettes de la vie des français : loisirs, vie professionnelle, vie pratique, communication, il fait partie intégrante de la vie de nombreux français.
Bien que les usages numériques soient importants, tous les internautes français ne sont pas égaux dans leurs pratiques. Ainsi la connexion quotidienne concerne davantage les moins de 40 ans, les plus diplômés, ceux ayant un niveau de vie élevé et résidant dans des zones denses. Si on s’intéresse aux achats en ligne, les jeunes adultes : les 18-39 ans achètent plus sur internet (plus de huit individus sur dix concernés par un achat en ligne) que les autres tranches d’âge. La propension à acheter en ligne est également plus forte chez les plus diplômés, les classes moyennes supérieures et les personnes disposant de hauts revenus. Concernant les réseaux sociaux, on remarque évidemment que ce sont les 18-24 ans les plus concernés avec plus de 9 jeunes sur 10 connectés. Là encore ce sont les plus diplômés, ceux ayant les revenus les plus élevés qui sont les plus concernés, bien que l’évolution des pratiques commencent à réduire ses inégalités. Sur la recherche d’emploi en ligne, les plus jeunes (18-24 ans) sont plus nombreux à utiliser internet dans leur recherche, les plus diplômés sont également plus concernés par cette pratique ainsi que ceux ayant des bas revenus. Pour finir intéressons-nous à l’administration en ligne, cette pratique concernant davantage les 25-59 ans, les diplômés (du bac ou du supérieur), les classes aisées (moyennes supérieures et personnes disposant de hauts revenus) ainsi que les habitants de l’agglomération parisienne. Grâce à ces résultats on se rend bien compte que cette révolution numérique ne touche pas tous les internautes de la même façon et que ce sont souvent les plus jeunes, les plus diplômés et les plus aisés qui sont le plus concernés par les pratiques numériques. Il existe également une corrélation entre les usages et le lieu de résidence. Si l’on s’intéresse à la zone de résidence des internautes, l’importance des pratiques suivantes : écoute et téléchargement de musique, suivi de l’actualité en ligne, achat sur internet et réalisation de démarches administratives et fiscales en ligne, est de 7 à 8 points en dessous dans les zones peu denses, par rapport au reste du territoire. Tous les internautes ne sont pas égaux dans leur pratique c’est un fait. Ainsi si on s’intéresse aux pratiques administratives en ligne, 13% des français se sentent incapables d’obtenir des informations administratives en ligne, télécharger ou remplir des formulaires en ligne ou bien déclarer ses revenus en ligne. Le fait de disposer d’une connexion à internet à son domicile entre largement en jeu, puisque plus de 50% des personnes non équipées se sentent incapables de réaliser des démarches administratives en ligne. Ce sont les cadres supérieurs qui sont les plus familiers avec les démarches administratives sur le web (66% d’entre eux), la proportion passe à 41% chez les employés et à 27% chez les ouvriers. 39% des français se disent inquiets par l’éventualité d’effectuer l’ensemble de leurs démarches administratives en ligne, les plus âgés (+70 ans) et les moins diplômés sont les plus inquiets (respectivement 72% et 68%).
… mais aussi des exclus du numérique
Si une très grande partie de la population française est connectée, il faut également prendre en compte qu’une partie de la population française ne l’est pas. On les appelle souvent les « oubliés du numérique ». En France, plus d’un Français sur dix n’a pas de connexion à internet à son domicile. Cette population a les caractéristiques suivantes : c’est surtout des femmes (57%, +5 points par rapport à l’ensemble de la population), des personnes âgées (43% ont 70 ans et plus, +28 points), des personnes seules (61%) et avec un faible niveau de diplôme (39% d’entre elles sont non diplômées). Dans cette population, les personnes au foyer, les retraités, les personnes disposant d’un bas revenu et les classes moyennes inférieures sont surreprésentés. Si on interroge ces personnes, 16% d’entre elles évoquent un coût financier trop important, pour 9% cela semble trop compliqué à installer et 5% habitent dans des endroits où la connexion n’est pas possible faute d’un débit suffisant. La majorité déclare cependant ne pas avoir internet par manque d’intérêt. Si on prend en compte les personnes ne disposant d’aucun accès à internet, ni à domicile, ni via un dispositif mobile, c’est 12% de la population française qui était concernée en 2016. Ce défaut d’accès matériel
à internet a été la première cause évoquée lors de l’introduction du concept de fracture numérique depuis le milieu des années 90. Dans cette perspective, les TIC sont supposées être des technologies génériques auxquelles la simple connexion permettait un usage certain quelles que soient les caractéristiques de l’individu. « Tout se passait comme s’il suffisait à un individu de se connecter pour passer de l’autre côté de la barrière numérique 43». Peu à peu de nombreux auteurs ont commencé à nuancer leurs approches et à distinguer plusieurs niveaux dans la fracture numérique. En effet, une fois la barrière de l’accès aux technologies numériques dépassée, vient la question des usages de ces dernières. « La question clé devient alors non plus l’accès inégal aux ordinateurs, mais bien les manières inégales dont les ordinateurs sont utilisés44 » Dans cette perspective, l’accès à internet n’est pas une condition suffisante pour parvenir à réduire la fracture numérique, encore faut-il en avoir un usage efficace et autonome. On parle alors de littératie numérique, c’est en quelque sorte une culture du numérique, une certaine agilité, un savoir-faire numérique. Ainsi dans les recommandations du rapport sur l’inclusion numérique du Conseil National du Numérique publié en 201345, on trouve la recommandation suivante : chaque personne doit pouvoir accéder à la littératie numérique qui se définit comme l’« aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités 46». Il est précisé que chaque personne en situation d’exclusion doit pouvoir acquérir les bases indispensables de littératie numérique pour que ce dernier ne devienne pas double peine et facilite sa réinsertion sociale. Pour Dominique Cardon47, « il n’y a aucune raison pour que les modes de segmentation, de domination, d’inégalités du monde social réel ne se reproduisent pas non pas à l’identique, mais avec les mêmes logiques et les mêmes fonctionnements dans l’usage du numérique ». On retrouve le rôle central du capital culturel, du niveau d’éducation, et de tout ce qui est lié à la socialisation familiale dans les usages d’internet.
Jean Davallon, Marie Desprès-Lonnet, Yves Jeanneret, Emmanuel Souchier et Joelle Le Marec ont étudié les médias informatisés et notamment les modes de représentations et d’appropriations du « texte de réseau 48 » à l’aide d’une étude expérimentale portant sur l’appropriation d’informations contenues sur des pages web sur un sujet donné. Ainsi ils ont démontré que dans le texte de réseau : « la mise en contexte de l’écrit est de moins en moins assurée explicitement par le texte et de plus en plus portée à la charge du lecteur. » De plus, le lecteur va devoir interpréter et qualifier tout un ensemble de signes passeurs lorsqu’il lit un texte de réseau. Il en ressort que « lire sur écran est aussi – et peut-être avant tout – un « faire ». Il n’y a pas de lecture sans action. Encore faut-il connaître les règles de cette action et pouvoir en anticiper les effets ».
Ainsi force est de constater que bien qu’une majorité de français soit connectée à internet, tous n’ont pas les mêmes usages et certains sont véritablement exclus du numérique soit par une difficulté d’accès matériel aux outils numériques mais bien plus encore par une difficulté d’usages de ces outils. Il faut donc prendre en compte cet aspect pour appréhender le public susceptible d’utiliser les dispositifs étudiés. On peut ainsi se demander si de tels dispositifs ne pourraient pas participer à maintenir voir à aggraver la « fracture associative » que l’on observe aujourd’hui entre bénévoles diplômés et peu diplômés.
Des plateformes en ligne de recrutement adaptées aux usages
Nous allons dans un premier temps nous intéresser aux pratiques de recrutement en ligne dans le monde salarié qui, même si les enjeux ne sont pas les mêmes que dans le monde associatif, peuvent nous éclairer sur la pertinence de l’utilisation de ce canal pour recruter des bénévoles. Nous allons d’abord faire un rapide tour des outils existants en matière de recrutement en ligne côté salarié. Puis nous décrirons les dispositifs étudiés côté bénévolat et en quoi ils peuvent être similaires aux outils dédiés à l’emploi.
Les outils de recrutement en ligne côté salarié
Comme dans l’ensemble des secteurs, internet s’est également diffusé dans le marché du travail. Ainsi avec l’avènement d’internet de très nombreux sites dédiés à l’emploi ont vu le jour. Plusieurs acteurs se côtoient : les pure players nés avec internet mais aussi les acteurs institutionnels du marché du travail. Année après année de nombreux acteurs voient le jour et proposent des solutions innovantes pour mettre en relation employeurs et candidats. Avec un contexte mondial de chômage de masse, le marché du travail attire de plus en plus d’acteurs voyant là un potentiel de développement exponentiel de visiteurs et donc un potentiel de monétisation important. Ainsi durant le mois de janvier 2016, les 5 sites d’emploi les plus visités en France totalisaient plus de 13 millions de visiteurs uniques, de quoi attirer de nombreux acteurs49 . On distingue plusieurs types de catégories de site dédiés à l’emploi. Premièrement, il existe les sites d’emploi à proprement dit, ces derniers jouent le rôle d’intermédiaire informationnel. Ils rassemblent des informations sur l’offre et la demande de travail : annonces de recruteurs et curriculum vitae de candidats. Parmi eux on distingue 2 sous catégories : les job boards et les agrégateurs d’offres d’emploi. Les premiers sont apparus à la fin des années 90 aux États Unis puis en France et avaient pour fonction première la diffusion d’offres d’emploi confiées par les entreprises et les cabinets de recrutement. Au sens strict, ce sont uniquement les pure players type Monster, Keljob, Meteojob mais dans la pratique les sites d’intermédiation publics ou associatifs tels que le site de Pôle emploi, de l’APEC sont souvent regroupés dans cette catégorie. Ces job boards proposent aujourd’hui une large série de services et de fonctionnalités côté candidat et côté recruteur. Côté candidat, on trouve par exemple l’accès à un moteur de recherche multicritères ou par mots-clés, un service d’alerte e-mail sur une recherche donnée, l’accès à une CV-théque ou toute sorte de conseils pour optimiser son retour à l’emploi. On retrouve les mêmes services adaptés côté recruteur. La facturation de ces services aux entreprises représente le modèle économique dominant des job boards. Alors que les candidats ont accès gratuitement aux annonces déposées par les entreprises, les recruteurs eux doivent le plus souvent s’acquitter d’un abonnement pour accéder à la CV-théque et déposer leurs annonces. Certains job boards mettent en avant des technologies innovantes, des algorithmes permettant une adéquation optimale entre offre et demande. La deuxième sous-catégorie à distinguer parmi les sites d’emploi est composée des agrégateurs d’offres d’emploi. Ces sites internet permettent aux utilisateurs d’accéder à un grand nombre d’annonces en un seul point car ils agrègent les offres de plusieurs sites d’emploi. Parmi eux on retrouve les sites : Indeed, Jobijoba ou Optioncarriere. Ces sites agrégateurs reposent sur deux modèles économiques distincts, soit ils se rémunèrent par le biais de publicités en monétisant leurs audiences, soit le service est facturé aux émetteurs d’offres en fonction du nombre d’offres référencées ou au clic.
Parallèlement aux sites d’emploi, une autre forme s’est développée sur le marché du recrutement en ligne : les réseaux sociaux numériques. Tout d’abord, on note l’existence de réseaux sociaux professionnels, le plus populaire en France est LinkedIn. Ces réseaux ont pour fonction principale la mise en relation entre professionnels. Les utilisateurs côté particulier peuvent accéder à plusieurs fonctions : création d’un profil professionnel, création d’un réseau par le biais d’invitations aux autres membres, système de recommandation, accès aux offres d’emploi publiées sur le réseau. Côté entreprise, la création d’une page entreprise est proposée afin de gérer la marque employeur, elles peuvent également diffuser des informations, offres d’emploi et accéder aux profils des membres. Même si la fonction principale de ces réseaux n’est pas le recrutement ils permettent néanmoins de favoriser ce dernier en facilitant les rencontres entre professionnels. Ici le modèle économique est largement basé sur un modèle de type « Freemium » avec certains usages proposés gratuitement aux membres et d’autres qui seront payants. Une autre source de revenu développée par LinkedIn est la vente d’informations sur le marché du travail. En effet, le réseau grâce à ses membres disposent d’un grand nombre de données qui peuvent permettre d’appréhender les tendances du marché du travail, les professionnels disponibles dans une zone spécifique ou les besoins en terme de formation. Parallèlement, les réseaux sociaux personnels se sont également développés, les plus connus sont Facebook et Twitter. Dans ces réseaux, l’emploi n’est clairement pas la priorité mais le système de partage d’informations ainsi que l’importance de leurs audiences ont poussé certaines entreprises à créer leur profil et à partager des informations professionnelles. Aussi par le biais des API (Application Programming Interface) de ces plateformes, de nombreux acteurs ont développé des services et applications accessibles aux membres du réseau. On peut citer par exemple « Ohmyjob » qui offre les mêmes fonctionnalités qu’un job board ou « Work4 » qui permet aux entreprises d’avoir un mini site dédié au recrutement rattaché à leur profil.
En dehors des sites d’emploi et des réseaux sociaux, on peut également citer les sites de e-cooptation où les membres « coopteurs » proposent des profils correspondants aux offres déposées par les entreprises et reçoivent en échange une certaine rémunération. Aussi depuis les années 2000, il existe des sites de notations d’entreprises qui proposent en parallèle des offres d’emploi. Sur ces sites, les membres sont invités à donner leurs avis et à partager des informations sur les entreprises dans lesquelles ils travaillent ou ont travaillé. On retrouve ici le site français Meilleures.entreprises.com ou l’américain Glassdoor. Nous pouvons donc voir que de nombreux acteurs via diverses méthodes se sont emparés du recrutement en ligne. Essentiellement attirés par les fortes audiences assurées par le nombre important de chômeurs, ils participent à la mise en relation de l’offre et la demande sur le marché de l’emploi.
Les plateformes de recrutement en ligne côté bénévolat
Les plateformes étudiées dans ce mémoire peuvent être rapprochées de ces outils puisqu’elles participent de la même façon à mettre en relation l’offre et la demande mais dans le secteur du bénévolat. En effet les plateformes proposent aux associations (et particulier pour certaines d’entre elles) de déposer leurs annonces de missions bénévoles sur la plateforme. Ainsi les offres se retrouvent centralisées dans un même point et sont accessibles aux utilisateurs à la recherche d’engagements bénévoles. Dans ce sens et au vu du grand nombre d’associations existantes en France, nous pouvons dire que ces sites facilitent les recherches des individus en mettant à leur disposition un grand nombre de mission dans un même point.
Dans un premier temps, nous allons nous attacher à décrire les différentes plateformes puis ensuite nous verrons en quoi elles se rapprochent des outils existants dans le monde du travail.
Le premier site dédié à l’intermédiation entre bénévoles et associations : www.solidarinet.asso.fr est apparu en 2000. L’association Solid@rinet a fusionné en 2003 avec les associations Cœurs à lire et le centre du volontariat de Paris pour donner naissance à l’association Espace Bénévolat et au site éponyme : espacebenevolat.org, qui sera renommé tousbenevoles.org en 2014. Le deuxième acteur à offrir des services d’intermédiation entre bénévoles et associations en ligne est apparu en 2001. Il s’agissait du site www.planetesolidarite.org créé par l’association du même nom. Tout comme l’association Solid@rinet, cette dernière fusionnera avec une autre association : le Centre National du Volontariat pour donner naissance à l’association France Bénévolat et au site francebenevolat.org en 2003. Ces 2 acteurs historiques sont également présents sur le terrain par le biais de conseillers lors de permanences (9 permanences en Île de France pour Tous Bénévoles et 297 implantations toutes régions confondues pour France Bénévolat). Ces 2 acteurs sont également porte-parole des associations sur de nombreux sujets et prennent régulièrement parti dans le débat politique. Nous avons choisi d’ajouter le site de France Bénévolat à notre corpus et nous allons donc détailler rapidement son fonctionnement.
Ce dispositif d’intermédiation permet aux aspirants bénévoles de rechercher une mission grâce à un moteur de recherche multi critères. Ils peuvent ainsi filtrer les annonces en fonction de mots clés, d’un lieu, de leurs disponibilités, de la fréquence des missions, du domaine d’action, de leurs savoir-faire, du nom de l’association ou en fonction d’une cause de mobilisation donnée. Pour s’inscrire sur le site, le bénévole doit obligatoirement renseigner son nom, prénom, adresse mail, année de naissance, son lieu de résidence, sa situation professionnelle, sa capacité d’engagement et son numéro de téléphone. Il peut s’il le souhaite demander un accompagnement par France bénévolat et préciser ses envies, ses disponibilités, ses compétences et ses contraintes de localisation. Une fois l’inscription terminée, l’utilisateur obtient l’adresse du centre France bénévolat le plus proche et peut accéder au contact des associations sur chaque annonce. Sur chaque annonce, le bénévole a accès à la description de la mission, aux talents et formations nécessaires et aux informations pratiques : lieu, durée et contact. Le bénévole peut alors librement contacter l’association via mail ou via téléphone. De son côté, l’association pourra ensuite choisir librement parmi les personnes qui l’ont contactée. Pour poster son annonce, l’association devra s’acquitter d’une cotisation auprès de France Bénévolat.
A côté de ces 2 acteurs historiques, nous avons pu observer ces dernières années l’apparition de nouveaux acteurs en ligne dédiés à la médiation bénévole / association. Nous avons décidé de limiter notre étude aux dispositifs suivants : Je m’engage paris, Benenova, Welp, Diffuz et France Bénévolat mais il existe d’autres acteurs. Parmi eux nous pouvons citer Pro Bono Lab, Webassoc et Passerelles et compétences qui sont davantage spécialisés en bénévolat et mécénat de compétences. On peut également citer Fullmobs (version bêta) qui se définit comme une plateforme de crowdtiming. Les plateformes que nous avons choisi d’étudier ont des profils assez différents mais sont toutes dédiées à la mise en relation entre association et bénévoles et sont ouvertes à tous sans distinction vis à vis des compétences de chacun. Les acteurs à l’origine de ces nouvelles plateformes ne sont pas tous ici du milieu associatif. Certaines plateformes sont développées par des collectivités locales, des entreprises ayant un cœur de métier bien différent ou bien par des entreprises sociales comme nous le verrons ultérieurement.
La plateforme Jemengage.paris a été lancée en mars 2015 par la ville de Paris. Cette plateforme a été développée par la start up Hacktiv, anciennement baptisée Paris je t’aide. Cette dernière a été choisie suite à un appel d’offre lancé par la mairie de Paris qui souhaitait mettre en place un outil numérique de mise en relation entre bénévoles et associations. La start-up avait déjà développé cet outil pour son propre compte depuis octobre 2014, ce site était hébergé sous le nom mavillejetaide.org. Nicolas Goudy, diplômé de l’EDHEC Business School, est à l’origine de la création de cet outil. Ce dernier a été créé à la suite d’un start up weekend organisé en partenariat avec l’Unesco en octobre 2013 auquel Nicolas Goudy a participé et est ressorti vainqueur. À la suite de cet événement, il a été sélectionné parmi les 10 finalistes du Global Social Venture Competition créé par Berkeley et a ainsi bénéficié d’un accompagnement économique, juridique et de l’aide de mentors durant 3 mois. Grâce à son projet, il remportera de nombreux prix : Antropia (ESSEC), Territoria (Observatoire National de l’Innovation Publique) et sera lauréat dans de nombreuses manifestations : Les « 30 glorieux » (Europe 1), Echappée volée (Agence TEDx), La France s’engage. Aujourd’hui, cet outil a été développé par Hacktiv pour les villes de Bordeaux (jeparticipe.bordeaux.fr lancé en septembre 2016) et Sceaux (sceaux.hacktiv.org lancé en mai 2017).
Pratiques et efficacité du recrutement en ligne
Nous avons vu précédemment que de nombreux acteurs en ligne jouent le rôle d’intermédiaire entre employeurs et demandeurs d’emploi. Puis nous avons pu observer des fonctionnalités similaires entre les plateformes étudiées et les sites dédiés à l’emploi. Nous avons vu que les plateformes choisies étaient adaptées aux attentes actuelles des bénévoles, en terme de fréquence, de temporalité mais aussi que certaines utilisaient les codes issus des plateformes collaboratives et des réseaux sociaux. Désormais nous allons étudier quelles sont les pratiques des demandeurs d’emploi et des recruteurs du monde du travail vis à vis des outils existants et quelle part des recrutements effectifs est issue de ces outils. Ensuite nous nous intéresserons aux pratiques de recrutement dans le monde associatif à travers le témoignage de deux professionnels du secteur.
Pratiques en milieu salarié
Nous avons vu précédemment d’après le CREDOC que 78% des demandeurs d’emploi en France auraient recours à internet dans leur recherche. Selon la dernière étude effectuée par Pôle emploi en juin 2016, 88%51 des demandeurs d’emploi utilisent internet dans leur recherche d’emploi. On note que les plus jeunes et plus diplômés ont davantage recours au web dans leur recherche. Parmi les 12% n’utilisant pas le web dans leur recherche d’emploi, 4% n’utilisent pas du tout internet tandis que les 8% utilisent le web pour d’autres pratiques mais ne le mobilisent pas lors de leur recherche d’emploi. En guise d’explication, 70% de ces derniers évoquent des canaux de recrutement hors ligne spécifique à leur secteur, tandis que 40% déclarent rencontrer des difficultés pour utiliser internet dans le cadre d’une recherche d’emploi. Parmi les 12% n’utilisant pas le web pour trouver un emploi, on note une plus grande proportion de personnes plus âgées et peu diplômées ( 45% ont plus de 50 ans et 77% n’ont pas le bac). Comme vu auparavant, il existe également dans ce domaine une différence d’usages entre les individus, au profit des plus diplômés et plus jeunes. Concernant les pratiques en détail, 85% des chômeurs déclarent consulter et/ ou répondre à des offres d’emploi en ligne, 66% recherchent des informations sur le marché du travail et 38% passent par des réseaux sociaux pour rechercher un emploi.
Côté entreprises, les principaux supports utilisés par les recruteurs pour trouver les bons candidats sont par ordre décroissant les sites d’emploi52 (87%), le site pôle emploi (77%), les candidatures spontanées (75%) et les réseaux sociaux (53%). Même si les demandeurs d’emploi ont largement recours au web dans leur recherche d’emploi, ils ne sont que 16% à envisager ce moyen comme le plus pertinent pour trouver un emploi. Ce résultat s’avère particulièrement cohérent avec la réalité. Sur les 3 500 personnes interrogées inscrites sur les listes de pôle emploi fin juin 2016, 40% d’entre elles avaient retrouvé un emploi au moment de l’enquête. Sur ces recrutements effectifs, seulement 18% d’entre eux sont issus de moyens en ligne. Le moyen le plus efficace est la sollicitation du réseau personnel (37% des recrutements effectifs). Une autre enquête53 effectuée en 2016 auprès de demandeurs d’emploi et de salariés en poste révèle des résultats similaires : les outils numériques sont les outils privilégiés lors d’une recherche d’emploi ( pour 61% des salariés et 59% des chômeurs ) avec une intensité croissante en fonction de la CSP et l’âge (les plus jeunes et plus diplômés étant les plus pratiquants). Mais paradoxalement l’accès à l’emploi passe d’abord par les relations : 27% des salariés ont trouvé leur emploi grâce à leurs relations personnelles et professionnelles. Les moyens hors ligne tous confondus représentent 60% des sources de recrutement effectif contre seulement 40% pour les moyens en ligne.
Côté entreprises, on retrouve les mêmes résultats. Côté cadre, même si près de 90%54 des recrutements donnent lieu à la publication d’une annonce, seulement la moitié des embauches effectives se fait par ce biais. Le réseau de relations du recruteur et la cooptation permettent encore près d’un quart des embauches.
On peut donc conclure qu’internet ne représente pas une part similaire dans les pratiques de recherche d’emploi ou de candidats et dans le recrutement effectif du candidat. Si entreprises et candidats sont très largement présents sur internet et utilisent en premier lieu les outils numériques, l’embauche elle ne provient pas autant de ces outils que les pratiques préliminaires pourraient le laisser croire. Aussi, on comprend que le nombre important d’acteurs dédiés à l’emploi en ligne et leurs discours affichant la large utilisation de ces derniers par les candidats peut avoir tendance à surévaluer l’importance des dispositifs digitaux en matière d’embauche. Le foisonnement d’outils de recrutement en ligne ne doit pas empêcher de s’interroger sur leur efficacité réelle en matière d’embauche. Les promesses des acteurs de l’intermédiation candidats / employeurs, qui parfois s’affichent comme révolutionnaires, peuvent masquer la réalité, il faut sans cesse s’interroger sur ce qui se passe réellement.
Pratiques en milieu associatif
Le recrutement dans le monde salarié et le monde associatif sont sur de nombreux points bien différents : nous pouvons citer par exemple l’offre de missions bénévoles supérieure aux demandes ou l’absence de transactions monétaires dans la relation bénévole / association. Mais nous avons décidé de considérer le recrutement dans le monde du salariat comme un élément de comparaison pertinent au vu de la volonté d’intermédiation similaire qu’affichent ces plateformes. Nous allons dans un premier temps étudier les pratiques de quelques responsables associatifs en matière de recrutement, puis nous analyserons les résultats de mises en relation affichées par les différentes plateformes étudiées, puis nous verrons quelles sont les différentes voies d’entrée vers le bénévolat et leurs importances respectives.
Afin d’appréhender l’importance des plateformes dans le processus de recrutement de bénévoles nous avons décidé de nous intéresser aux pratiques de quelques responsables associatifs en matière de recrutement :
• Caroline Ferrero, Responsable opérationnelle Paris, Emmaüs Connect.
• Isabelle Ged, Responsable développement Etablissement Supérieur Paris, Association ZUP de CO.
Emmaüs Connect lutte depuis 2013 contre l’exclusion numérique. Pour se faire, l’association propose un accès solidaire à du matériel et à la connexion. Elle développe aussi des services (outils d’évaluation, cartographies, formations) pour les acteurs sociaux et les opérateurs de services publics. Enfin Emmaüs Connect conçoit des ressources pédagogiques et propose des ateliers d’initiation aux services numériques clés. C’est dans le cadre de ses permanences que l’association recherche des bénévoles en charge de l’animation. L’antenne parisienne dispose de 2 sites de permanences et exige au minimum pour chaque bénévole la prise en charge d’une permanence par mois, aucune compétence particulière n’est exigée.
L’antenne parisienne d’Emmaüs Connect a mis en place différents moyens pour recruter ses bénévoles : annonces sur les sites Emmaüs France et Emmaüs Connect, annonces sur les plateformes JemengageParis et Welp, participation à des événements locaux, publication dans les médias on et off line et annonces dans les maisons d’associations et de quartier. Sur l’ensemble des recrutements de l’association, 90% débutent par un premier contact en ligne. Sur ces contacts, 40% sont issus des plateformes Welp et JemengageParis. Le reste des contacts passe par l’adresse mail spécifique au recrutement diffusée par l’association. Caroline Ferrero souligne également que le bouche à oreille fonctionne très bien. L’association a choisi de recourir aux plateformes d’intermédiation d’une part parce que sa notoriété ne lui permet pas d’attirer suffisamment de bénévoles et d’autre part car ces plateformes sont un outil gratuit de recrutement de bénévoles. Cette organisation est propre à l’antenne parisienne car elle a accès à la plateforme gratuite ParisJemengage, les autres antennes d’Emmaus Connect cotisent toutes à la plateforme Tous Bénévoles. La plateforme JemengageParis bénéficie d’une bonne notoriété car la ville de Paris communique régulièrement sur cette dernière et les associations ne prennent aucun risque en publiant gratuitement leurs annonces. Une fois la prise de contact effectuée, l’ensemble des candidats sont traités de la même façon et ceci indépendamment de leur provenance. Ainsi, chaque bénévole potentiel est reçu pour un entretien individuel d’ une demi-heure et assiste à un atelier afin de valider ou pas son entrée dans l’association. Pour Caroline Ferrero, la rencontre préalable est un élément primordial notamment car très peu d’informations sont communiquées sur les candidats issus des plateformes (nom, prénom, mail). Les publics issus de ces plateformes sont plutôt jeunes, Welp amène des étudiants et des trentenaires et JemengageParis surtout des trentenaires. L’antenne parisienne est très satisfaite de la plateforme JemengageParis même si elle avoue n’avoir jamais eu aucun contact avec cette dernière contrairement à Welp. Le seul bémol semble être la limitation de caractères dans les annonces qui empêche de présenter le projet associatif et de présenter les détails pratiques des missions dans le même temps. Caroline Ferrero souligne que le recrutement de bénévoles à Paris est beaucoup plus facile que sur les autres territoires qui ne bénéficient pas toujours des outils et qui ont un bassin de population moins important à disposition. Ainsi l’antenne de Saint Denis située dans la banlieue proche de Paris a beaucoup plus de mal à recruter des bénévoles pour assurer ses permanences.
Depuis sa création, ZUP de CO agit pour favoriser la réussite scolaire du plus grand nombre en accompagnant des collégiens en difficulté. Cet accompagnement est réalisé par des étudiants issus des universités ou de grandes écoles et nécessite un engagement hebdomadaire de 2h sur l’ensemble de l’année scolaire. Dans ce cadre, l’association est à la recherche d’étudiants bénévoles. Pour se faire, l’association se déplace énormément sur le terrain, cherche à nouer des partenariats avec les écoles et les universités, beaucoup d’actions de sensibilisation sont effectuées dans les établissements lors de la rentrée scolaire. À côté de cela, plusieurs actions sont mises en place pour accroître la notoriété de l’association : site internet propre, communication auprès des médias classiques : presse, radio, affichage et distribution de flyers dans les lieux étudiants. L’association a également déposé des annonces sur les plateformes JemengageParis et Diffuz. 80% des recrutements effectués sont issus des actions de terrain effectuées par l’association. Les plateformes fournissent une part très minime de leurs bénévoles.
Grâce à ces 2 témoignages, même s’ils ne sont évidemment pas représentatifs de l’ensemble des associations françaises, on se rend compte que les problématiques de recrutement sont très différentes d’une association à l’autre. Les publics à cibler ne sont pas toujours les mêmes, mais aussi les populations à proximité des associations ne sont pas toutes mobilisables de la même façon. Par conséquent le rôle des plateformes d’intermédiation dans le recrutement des bénévoles sera plus ou moins important selon les cas. On note que le contact direct et les relations restent des moyens privilégiés de recrutement pour les associations. Les plateformes gratuites sont plus facilement utilisées car elles ne nécessitent aucune prise de risque pour l’association et au mieux peuvent leur rapporter quelques contacts. Ces outils sont également perçus comme des vecteurs de notoriété pour les associations qui peinent parfois à se faire connaître. Désormais, nous allons étudier quelles sont les statistiques affichées par les plateformes en matière de médiation associations / bénévoles.
Pertinence des dispositifs d’intermédiation en ligne
Nous avons vu que dans les pratiques associatives, le recours aux plateformes d’intermédiation peut être plus ou moins important en fonction du public de bénévoles à mobiliser. Nous allons tenter d’appréhender les performances des dispositifs étudiés à travers les résultats communiqués par ces derniers. Puis nous les rapprocherons de l’importance du recours à internet observé dans les parcours bénévoles afin d’appréhender le rôle des dispositifs étudiés.
Internet dans le parcours des bénévoles
La dernière étude réalisée en avril 2017 par Recherche & Solidarités58 s’est intéressée aux parcours des bénévoles, des prémices de leur engagement jusqu’à la réalisation concrète d’actions bénévoles. Parmi les sources de passage à l’action et les facteurs déclencheurs, on trouve : une plus grande disponibilité pour 30% des bénévoles, une suggestion d’un proche ou ami (25%), un besoin local soudain (18%), la tradition familiale (15%), la sensibilisation en milieu scolaire ou universitaire (11%), une offre de bénévolat trouvée sur le web (11%), la sensibilisation sur le lieu de travail (7%) ou au travers des activités des enfants (5%). On voit qu’un quart des bénévoles se sont engagés grâce au bouche à oreille mais aussi que 11% des bénévoles se sont engagés par le biais d’une annonce trouvée sur internet. Bien que nous ne sachions pas où l’annonce a été trouvée on peut penser que les plateformes sur internet jouent un petit rôle dans le recrutement de bénévoles même si comme dans le monde du travail ce sont les relations qui sont le mode privilégié de recrutement. Aussi nous remarquons que la plus grosse source de déclenchement affichée est une plus grande disponibilité. Ceci reste très subjectif mais on peut penser que cette question est centrale pour les bénévoles et que les associations doivent jouer sur ce point pour convaincre que le bénévolat ne correspond pas forcément à l’image d’une spirale aspirant le temps disponible. Sur ce point, les plateformes en plaçant la disponibilité des bénévoles comme critère principal de choix peuvent rassurer les futurs bénévoles. Aussi nous pouvons voir que les sources de passage à l’acte sont multiples, les associations ont donc tout intérêt à utiliser l’ensemble de ces possibilités pour recruter des bénévoles, ainsi même si le recrutement en ligne n’est cité que par 11% des bénévoles il peut être envisagé comme une source complémentaire de recrutement de bénévoles. Si nous détaillons ces résultats selon la classe d’âge des bénévoles, nous observons quelques disparités : sans surprise, ce sont les moins de 35 ans qui citent le plus les annonces via internet (14%), ensuite on trouve les 35-49 ans (10%), les 50-64 ans (8%) et les 65 ans et plus (6%). Aussi, nous notons que la disponibilité joue un rôle croissant avec l’âge avec une forte augmentation à partir de 50 ans (citée par 34% des 50-64 ans et 52% des plus de 65 ans). Maintenant si nous nous attachons aux facteurs de déclenchements les plus fréquents en fonction des secteurs d’activité dans lequel le bénévole évolue, nous pouvons voir que pour les deux tiers des secteurs ce sont les relations qui sont le principal vecteur de passage à l’acte. L’étude s’intéresse également aux relations que les bénévoles avaient avec l’association avant d’entrer en action dans cette dernière. Ainsi, la moitié des bénévoles de moins de 35 ans déclarent n’avoir eu aucune relation avec cette dernière avant de lui donner de son temps gratuitement. 30% d’entre eux étaient déjà adhérents et 11% la suivaient sur les réseaux sociaux ou avaient signé une pétition lancée par l’association. Au total, tous âges confondus, 8% des bénévoles en action dans les associations avaient effectué une action en ligne (suivi sur les réseaux sociaux ou pétition) vis à vis de son association avant de s’engager auprès d’elle. Ce chiffre même s’il reste assez faible constitue une réponse à ceux qui prétendent que les pétitions en ligne et autres actions virtuelles sont un frein à l’action de terrain. En effet, les formes de mobilisation citoyenne sur le web : pétition en ligne, publication sur les réseaux sociaux, participation à des groupes virtuels, regroupées sous le terme « slacktivism » sont souvent décriées. Ces dernières participeraient à déculpabiliser les citoyens ou ne permettraient pas un engagement et pourraient même être nuisibles vis à vis de l’activisme de terrain. C’est la thèse défendue par Malcom Gladwell dans son article « Why the revolution will not be tweeted59 ». Dans cet article, l’auteur appuie sa démonstration sur divers exemples comme le mouvement de protestation contre la ségrégation aux États-Unis ou les protestations suite aux élections iraniennes de 2009, pour démontrer que les médias sociaux, étant basés sur des liens faibles, ne peuvent être le support d’un activisme naissant. De plus, les médias sociaux de par leur fonctionnement en réseau, de façon non hiérarchisée ne permettraient pas d’établir une stratégie puissante d’actions concrètes.
Même si le pourcentage de bénévoles effectuant des actions en ligne avant de passer aux actions de terrain reste faible, nous pouvons observer qu’elles participent parfois au passage à l’acte concret. Aussi sur l’ensemble des bénévoles, 42% avaient déjà eu un contact avec l’association dans laquelle ils se sont engagés, soit en tant qu’adhérent, soit parce qu’un proche bénéficiait des services de l’association. Les associations ont donc tout intérêt à envisager ces différents publics : adhérents, bénéficiaires, followers comme une source de bénévoles potentiels. Néanmoins, les associations doivent également s’attacher à se faire connaître au-delà de ses adhérents, puisque près d’un bénévole sur 2 a déclaré n’avoir eu aucun contact avec l’association dans laquelle il s’est engagé.
L’objectif est donc double : faciliter le passage à l’acte des adhérents, bénéficiaires et followers et se faire connaître au-delà de ses publics pour capter de futurs bénévoles. Parmi les personnes n’ayant aucun contact avec l’association avant de s’engager auprès d’elle, l’étude montre que 47% d’entre eux se sont engagés grâce à une plus grande disponibilité, 24% grâce au bouche à oreille, 14% à la suite d’un besoin local soudain et enfin 12% via une offre de bénévolat sur internet. Cette étude nous permet de prendre quelque peu la mesure de l’importance d’internet dans le recrutement de bénévoles et ainsi de mettre en perspective l’apport potentiel des plateformes de mises en relation. Nous avons pu observer que pour l’instant le recrutement de bénévoles en ligne concerne seulement 11% des bénévoles des recrutements effectifs. Cependant ces plateformes peuvent être un facteur déclencheur d’engagement. C’est ce que Guillaume Douet, Directeur à L’institut Européen de Développement Humain et ancien responsable du département Bénévolat du Secours Catholique appelle l’effet tremplin. Pour lui, aujourd’hui, «l ‘engagement dans la durée va être accepté s’il y a eu d’abord un apprivoisement, un engagement tremplin soit simple, soit souple, soit ponctuel. Et c’est là où les plateformes vont être intéressantes ». Anne Marie Thierry, présidente de l’antenne parisienne de France Bénévolat, partage cette vision « Il faut proposer des petites missions, souvent un lien va se créer avec les bénéficiaires, les bénévoles vont se sentir utiles, cela les valorise. C’est le premier pas ». Elle reconnaît que « très souvent » le bénévolat ponctuel est le premier pas vers un engagement plus important.
Dominique Douet voit également internet comme un facteur de renouvellement du monde associatif « C’est évident qu’internet a permis aux associations de développer énormément les populations qui n’étaient pas dans les premiers cercles autour des bénévoles précédents … en nombre ce n’est pas forcément internet qui va permettre d’avoir le plus de bénévoles sur le terrain, ça reste aujourd’hui le bouche à oreille, mais ce qui est intéressant c’est de voir ceux qui sont un peu loin des habitués du monde associatif et qui vont venir grâce à internet ». Internet, et donc les dispositifs de médiation en ligne peuvent à travers l’offre de bénévolat simple et ponctuel déboucher sur de véritables engagements. Aussi il permettrait de mixer quelque peu les populations de bénévoles. Guillaume Douet insiste tout de même sur le fait que ces plateformes sont positives pour l’association « si et seulement s’il y a une vraie politique d’accompagnement » vis à vis des associations. Pour lui beaucoup d’associations pensent que l’outil est suffisant et ne développent pas de politique d’accueil dédiée à ces nouveaux bénévoles. Pour Anne Marie Thierry, le recrutement en ligne est complémentaire des autres méthodes de recrutement et ne pourrait pas les remplacer totalement.
Si les dispositifs d’intermédiation peuvent être de véritables portes d’entrée pour des publics jusqu’ici éloignés du monde associatif nous allons étudier quels sont les discours circulant sur ces plateformes. En quoi ils semblent adapter aux formes d’engagement et aux motivations actuelles et facilitent le passage à l’action. Mais aussi comment ils peuvent créer parfois une dissonance avec les réalités du terrain auprès des bénévoles.
Des plateformes aux discours séduisants
Pour une association, poster son annonce sur une plateforme d’intermédiation n’est pas si anodin qu’il n’y paraît. En effet, en étant présente sur le site elle doit prendre en compte la promesse que la plateforme transmet à ses utilisateurs pour ensuite adapter sa politique d’accueil aux nouveaux entrants et comprendre leurs attentes. Cependant toutes les plateformes n’accompagnent pas les associations dans ce sens et se limitent à leur ouvrir l’accès au dispositif.
Nous allons donc procéder dans un premier temps à une analyse sémiotique des différentes plateformes étudiées afin de comprendre leurs promesses respectives. Puis nous verrons en quoi les discours au sein de ces plateformes peuvent conduire à une dissonance entre ce qu’attendent bénévoles et associations et ce qui se passe dans la réalité. Enfin, nous examinerons en quoi ces plateformes maîtrisent parfois mieux les outils de communication que les associations, et donc permettent de recruter plus efficacement en ligne.
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Table des matières
INTRODUCTION
1 État des lieux du monde associatif français
1.1 Les associations en France :
1.1.1 La place des associations avant 1901
1.1.2 Le paysage associatif français aujourd’hui
1.2 Les discours et représentations autour du monde associatif
1.2.1 Les représentations du monde associatif
1.2.2 Interprétation des évolutions du paysage associatif
1.3 État des lieux du bénévolat en France
1.3.1 Le bénévolat et les français
1.3.2 Les évolutions du bénévolat :
1.3.3 Les motivations des bénévoles
1.4 Les représentations du bénévolat
1.4.1 Le bénévolat sous le prisme du don
1.4.2 Le bénévolat sous le prisme du militantisme
1.4.3 Le bénévolat sous le prisme du travail
2 Recruter des bénévoles en ligne : une solution pertinente dans une société ultraconnectée
2.1 Les français et internet
2.1.1 La majorité des français sont connectés
2.1.2 … mais aussi des exclus du numérique
2.2 Des plateformes en ligne de recrutement adaptées aux usages
2.2.1 Le recrutement en ligne
2.2.2 Pratiques et efficacité du recrutement en ligne
2.2.3 Pertinence des dispositifs d’intermédiation en ligne
3 Des plateformes aux discours séduisants
3.1 Analyse sémiotique des dispositifs d’intermédiation :
3.1.1 Les promesses des dispositifs :
3.1.2 De la promesse à la réalité :
3.2 La communication des associations sur le web
3.2.1 Analyse du recrutement de bénévoles sur les sites associatifs
3.2.2 Les associations et le numérique :
4 Des plateformes aux divers enjeux
4.1 Des associations aux commandes
4.2 Une mairie et une compagnie d’assurance aux commandes
4.2.1 Quand la ville de Paris veut sa propre plateforme
4.2.2 De la solidarité pour une compagnie d’assurance
4.3 Des entrepreneurs sociaux aux commandes
4.3.1 L’entrepreneuriat social
4.3.2 Social et web, la bonne équation
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
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