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Des mutations agricoles porteuses de risques pour les équilibres socio-économique et environnemental
A partir des périodes sèches des années soixante dix et quatre vingt, un certain nombre de mutations tant agricoles que pastorales ont étéobservées dans l’Est du Burkina Faso. En effet, les animaux en transhumance ne s’arrêtaient plus au nord de la rivière Tapoa. Désormais ils descendaient plus au sud jusqu’à une limite méridionale qui se situait au Bénin et au Togo, au-delà des frontières nationales. Par ailleurs, le retour en force en 1996/9712 et l’explosion de la culture du coton était patent dans la région et notamment dans la province de la Tapoa. Les productions annuelles y sont passées de 2600 tonnes environ en 1996 à 36513 tonnes en fin de campagne 2004/2005, puis elles ont amorcé une baisse. Une croissance aussi rapide a eu pour corollaire des défrichements à grande échelle qui ont accéléré l’avancée du front agricole. De plus, les exploitations agricoles sont devenues pluriactives et de plus en plus orientées vers le marché. Ceci, en réduisantesl complémentarités à l’intérieur des familles ou entre les familles, a fragilisé le tissu social. En outre, les relations de réciprocité séculaires, qui prévalaient encore naguère entre les communautés d’agriculteurs et d’éleveurs (Thébaud, 1995 ; Boutrais, 1999a) ont sensiblement perdu de leur poids. Par ailleurs, cette fragilisation du tissu social et le rapprochement plus accentué au marché ont provoqué le morcellement des parcelles agricoles et la compétition pour le contrôle de l’espace-ressource (Barrière & Barrière, 1997) menaçant ainsi la cohésion sociale, l’intégrité des parcours et celle des aires protégées. En même temps que cetteévolution des pratiques de transhumance et que l’essor des cultures de rente notamment du coton, un transfert de propriété du cheptel s’est opéré (Paris, 2002 ; Sawadogo, 2004). Toute al région est désormais peuplée en majorité de communautés d’agropasteurs ou d’agroéleveurs du fait de la forte propension des agriculteurs à pratiquer l’élevage, notamment de petits et grands ruminants. Pour leur part, de nombreux Peuls se sédentarisent en pratiquant l’agriculture. Enfin, les mesures sanitaires prises depuis les premières années des indépendances ont permis d’endiguer les simulies et les glossines (Toutain et al. 2001; Paris, 2002; Convers, 2002 ; Thébaud, 2002), vecteurs respectifs de l’onchocercose et de la trypanosomose ; elles ont favorisé la pratique de l’élevage.
Problématique et justification de la recherche
L’élevage pastoral est un système qui consomme beaucoup l’espace. Il est le mieux adapté aux conditions des régions climatiques arides et semi-arides dans lesquelles la pluviosité et les ressources pastorales sont sujettes à une forte variabilité spatiale. Il est d’ailleurs maintenant reconnu et accepté que la mobilité des animaux constitue une nécessité écologique dans ces zones (Benoit, 1976 ; Toutain, 2001 ; Touré, 1997). Ce système multiséculaire, qui s’est forgé et affiné dans leemps,t est très cohérent : la mobilité très variable des animaux leur permet d’accéder à des ressources très variées par leur nature et leur quantité, mais dispersées dans l’espace. De nos jours, quelle que soit l’échelle d’analyse adoptée, l’espace et donc les ressources qui lui sont liées se raréfie et en vient même à manquer dans certains terroirs où il devient l’objet de compétitions rudes entre différents groupes d’intérêts.
Nos travaux antérieurs (Sawadogo, 2004) ont montréque les Peuls, majoritaires parmi les éleveurs dans la région du parc W, sont considérés comme des étrangers dans les terroirs qu’ils habitent, même lorsqu’ils sont sédentaires.Et comme tels, le droit d’appropriation de l’espace-ressource (Barrière & Barrière, 1997) et parfois même d’y accéder leur est souvent dénié. Cette constatation avait déjà été faite pard’autres auteurs notamment Thébaud (1995) et Kaboré (2010) ailleurs au Burkina et au Niger. On peut craindre (Ouédraogo, 2000) qu’avec la décentralisation qui vient d’être mise ne route, cette situation n’empire, en prenant cette fois des formes légales.
On le voit donc, le problème majeur est une menace sur la viabilité même de l’élevage pastoral et des écosystèmes sur lesquels il repose.Pourtant la subsistance de ce type d’élevage reste nécessaire sur un plan économique et éthique,certains arguments écologiques soutiennent d’ailleurs l’idée qu’à un niveau de cha rge raisonnable le bétail participe à l’entretien des milieux (Boudet, 1991; Steinfeld et al. 1997).
Au plan économique, rappelons que l’élevage burkinabé, qui est surtout pastoral, est une activité motrice de l’économie nationale, tant par sa contribution à la croissance du Produit Intérieur Brut que par son rôle dans l’équilibre de la balance commerciale (respectivement 12% et 18,6%). Il intervient aussi dans l’amélioration des conditions de vie des populations : 86% d’entre elles en tireraient une part non négligeable de leur revenu (MRA, 2005).
Au plan éthique, le pastoralisme et notamment la transhumance constitue un système de vie (Daget & Godron, 1995 ; Boutrais, 1997 ; Wane, 2006) qui est comme tout autre, respectable. Il serait donc légitime qu’un droit soit reconnu aux peuples pasteurs (les Peuls dans ce cas) pour qu’ils puissent continuer à le pr atiquer en l’adaptant cependant aux conditions du moment.
Questionnement scientifique et hypothèses de recherche
Le terroir de Kotchari comme la plupart des terroirs riverains du parc W voit son effectif en bétail s’accroître considérablement ensaison sèche du fait de la venue massive des transhumants (Toutain et al. 2001 ; Paris, 2002 ; Sawadogo, 2004). Par ailleurs, depuis l’arrivée de la culture cotonnière en 1996/97, la endancet dans tous les terroirs de la zone est à l’occupation des espaces jadis considérés comme incultes et exploitées par le bétail local et transhumant.
Question 1 : Dans ces conditions, quel est le niveau de saturation de l’espace et quelle place est offerte à l’élevage notamment pastoral dans le terroir et ses environs ?
Hypothèse 1: L’afflux de nombreux troupeaux transhumants qu’on observe chaque année sur le terroir de Kotchari et ses environs nes’explique pas, comme il est souvent dit, par la disponibilité en ressources pastorales dans les espaces légalement accessibles (périphérie du Parc). L’intérêt pastoral du terroirde Kotchari est plutôt lié à l’opportunité qu’il peut offrir d’accéder illégalement aux ressources du Parc du W
L’élevage pastoral est « un modèle constant parmi esl bergers peuls de la zone savane» (Stenning, 1959). Selon Boutrais (1997), les pasteurs, face aux changements globaux qui s’opèrent depuis maintenant quelques décennies, mettent en place des stratégies d’adaptation. Ainsi par exemple, Convers (Com. pers, 2006) a relevé qu’en réponse à la surveillance accrue des aires protégées dans la région du parc W qui sulteré de la mise en place du programme ECOPAS, les éleveurs transhumants ont adopté troistypes de trajectoires: (i) la capitulation avec changement d’activité, (ii) l’adaptation par la mise en place de stratégies nouvelles tendant à exclure la pâture illégale dans les aires protégées et (iii) la résistance. On peut penser que ce type de réaction est aussi celui des autres catégories d’éleveurs identifiées dans la région du terroir de Kotchari.
Question 2 : Quelles sont les décisions que prennent les éleveurs face aux changements globaux et comment les mettent-ils en œuvre dans la région de Kotchari ?
Hypothèse 2: Les systèmes d’élevage sédentaires ou mobiles subissent des mutations perceptibles au travers des pratiques des éleveurs qui se modifient pour s’adapter aux nouvelles conditions locales.
Question 3 : Sur quelle évaluation et représentations du milieus’appuient les stratégies quotidiennes et saisonnières des éleveurs à l’échelle locale?
Hypothèse 3.1 : Dans une localité donnée, les éleveurs évaluentet classent les pâturages sur des critères écologiques (qualité pastorale du moment), mais aussi en termes de risques de conflits, de risques sanitaires, etc. L’évaluation et donc la classification d’un milieu donné change en fonction des périodes de l’année.
Hypothèse 3.2 : Dans une localité donnée, le choix des itinéraires par les animaux et/ou leurs bergers repose sur cette évaluation/classification locale qui croise une classification des milieux végétaux et une échelle de risque. Il se itfa en fonction de la distribution spatiotemporelle et de la valeur pastorale des ressources végétales ainsi que du niveau d’exposition aux différents risques évoqués.
Au Burkina comme dans tous les pays de cette partie de l’Afrique, l’élevage pastoral reste tributaire des ressources naturelles pour la satisfaction de ses besoins alimentaires. Ces ressources naturelles, à cause de la forte variabil ité climatique saisonnière et interannuelle, sont inégalement réparties dans l’espace et le temps. Pour assurer la survie de leurs animaux, les éleveurs adoptent des stratégies d’exploitationopportuniste des ressources fourragères là où elles se trouvent, ce qui requiert une grande mobilité dans l’espace. En effet, à certaines périodes de l’année ou lors d’années à conditions limatiquesc difficiles, les ressources se trouvent confinées dans certaines régions ou certains espaces particuliers (bas-fonds notamment). Ces “poches de ressources ” assurent un rôle déterminant dans la survie du bétail aux moments cruciaux de l’année. L’accès à ces milieux, parfois qualifiés de « ressources clefs » (Hatfield & Davies, 2006) ou de « ressources stratégiques » ou encore de « filets de sécurité » (Pratt & Gwynne, 1977.) est, en effet, ndispensable au fonctionnement des systèmes pastoraux qui, autrement, s’effondreraient. Ces auteurs classent les bas-fonds, les plaines d’inondations ou marécages et les réserves sylvopastorales dans la catégorie de ressources clefs. Dans le contexte actuel de forte pression foncière, ces ressources sont cependant menacées de disparition ou rendues inaccessibles pour les animaux dans de nombreuses contrées du pays, ce qui pousse les éleveurs à la transhumance, soucieux qu’ils sont du bien être de leurs troupeaux (Toutain etal. 2001 ; Paris, 2002 ; Kagoné, 2004). Cette pression foncière sur ces milieux particuliers, s’est accrue ces dernières années avec la multiplication de projets de « petite irrigation villageoise ». Grâce aux aménagements rendus possibles par les subventions, ces projets, permettent aux populations d’occuper les abords des points d’eau naturels ou non et d’y pratiquer u ne culture de saison sèche (ou de contre saison). Ce type d’utilisation des milieux clés pour l’élevage ne semble pas, pour le moment, toucher la région de Kotchari, il faudrait cependant en préciser la raison : simple retard, caractéristiques du milieu naturel ou causes culturelles ou sociales ?
Les feux et leurs rôles dans le fonctionneme nt des écosystèmes de savane
Importance socio-économique et types de feux
Historiquement, le feu a toujours été le compagnonde l’homme qui en faisait déjà usage (Bruzon, 1994 ; Trabaud, 1995; Mazoyer & Roudart, 1998) initialement pour divers usages comme la chasse, l’essartage et l’écobuage (Beani & Dessi, 1984 ; Hoffmann, 1985 ; Bruzon, 1994 & 1995 ; Lavorel et al. 2007). Pour beaucoup de peuples africains, en effet, le feu est un outil essentiel pour chasser, éclaircirles paysages, contrôler les maladies et détruire les résidus de culture (Frost etal. 1986 ; Lecomte, 1995 ; Lavorel et al. 2007).
La classification des feux repose sur divers critères. Ainsi, Hoffmann (1985), César (1992) et Bruzon (1994), se focalisant sur les périodes de leur survenue, définissent des feux précoces, des feux tardifs (ou de saison sèche ou ncore de contre-saison). Monnier (1981), s’intéressant à la localisation spatiale du feu dans la végétation, distingue des feux de fauche (les plus violents), des feux rampants, des feux d’humus et des feux de cime ou de buissons. En se plaçant sous l’angle de la valorisation des m ilieux, on peut distinguer à l’instar de Bruzon (1994), des “feux pastoraux’’ et des “feux a gricoles’’.
Les feux, un facteur de régulation des savanes
Les spécialistes du fonctionnement et de la dynamique des écosystèmes savaniens sont, de nos jours, unanimes sur le fait que les feux, qu’ils soient d’origine naturelle (la foudre) ou anthropique, sont une composante à part entière des savanes (Lamotte, 1970 ; César, 1991 & 1992 ; Dolidon, 2005). Ils contribuen à maintenir cet écosystème (Lamotte, 1979 ; Schnell, 1971; Monnier, 1981 ; Bruzon, 1990 ; Fournier, 1991 ; César, 1992 ; Scholes & Walker, 1993 ; Gaucherand, 2005 ; Fournier & Devineau, 2009) avec lequel ils ont de tout temps co-évolué (Frost et al. 1986 ; Fournier, 1990). Ils constituent donc un élément fondamental de fonctionnement de l’écosystème au même titre que le climat (Naveh, 1975). Vu sous cet angle, le feu peut être considéré commeun facteur naturel de conservation ou de régulation en zone de savane (César, 1991 ; Hoffman et al. 2003), il évite l’évolution de celle-ci vers les formations forestières (Schnell, 1971 ; Monnier, 1981 ; Fournier, 1991). Ce rôle du feu dans l’entretien des écosystèmes de savane est confirmé par Aubreville (in Dolidon, 2005) qui affirme que « si les feux de savane ne sévissaient pas chaque année, la reconstitution de la forêt se produirait instantanément sur une grande partie de l’aire qu’elle a perdue ».
Impacts des feux sur les écosystèmes
Les feux interviennent dans le fonctionnement global des écosystèmes en accélérant, contrariant ou supprimant certains de ses processus (germination et croissance des espèces, successions végétales, etc.). Leurs effets sont fonction de leur intensité, de leur fréquence, de la saison à laquelle ils interviennent (Alexandre, 1989 ; Lavorel et al. 2007), mais aussi du type de végétation, de la topographie et de la nature du sol dans le site considéré (Bruzon, 1995; Pyne et al. 1996). Les impacts des feux sur les milieux peuvent s’analyser à travers les changements provoqués dans la végétation (richessefloristique, composition spécifique, diversité spécifique, structure spatiale, types biologiques, physionomie et phénologie) et dans les caractéristiques physico-chimiques des sols (teneur en nutriments et en microorganismes).
Les feux et leurs impacts sur la végétation
Les feux entretiennent les savanes en agissant comme des agents sélectifs et régulateurs qui permettent d’empêcher le remplacement de la strate herbacée par la végétation boisée (Shantz, 1947 ; César, 1991 & 1994 ; Lavorelet al. 2007) et, comme rappelé précédemment, l’évolution des formations savanicolevers les types forestiers parfois denses (Schnell, 1971 ; Monnier, 1981 ; Fournier, 1991 ; Jacquin, 2010). Leurs effets sont multiformes, ils diffèrent notamment selon la nature ligneuse ou herbacée de la formation végétale considérée et les types biologiques végétaux qui ont développé à l’égard du feu des stratégies assez diversifiées (Schnell, 1971; Ozenda, 1982 ; César, 1992 ; Bruzon, 1995). Du point de vue de l’utilisation pastorale des milieux, on note que les feux influencent le niveau de la production primaire nette, son évolution cyclique (disponibilité saisonnière du fourrage) ainsi que sa qualité fourragère (appétence et qualités nutritionnelles) (Schnell, 1971).Par ailleurs, le moment (précoce ou tardif) de survenue des feux peut être déterminant sur l’évolution des écosystèmes pastoraux.
En ce qui concerne les types biologiques, les hémicryptophytes (les graminées pérennes surtout) et les géophytes disposent respectivement soit de bourgeons basilaires protégés dans les talles et qui rejettent après lepassage du feu (Fournier, 1991) soit de semences enfouies dans le sol et supportant l’élévation de température consécutive au passage des feux. L’effet dépressif observé chez les ligneux, est bien moindre ou parfois absent chez les herbacées chez lesquelles on peut noter, dans le temps, une stimulation du tallage et un élargissement des touffes (Bruzon, 1995). Les feux précoces ont des effets peu nocifs sur la végétation ligneuse, ils retardent mais ne compromettent pas son développement. Ces feux surviennent, en effet, à une période où l’herbe est encore un peu humide (stress hydrique faible), et se contentent de consumer la litière de feuilles et des herbes fanées (Beani & Dessi, 1984) là où l’accumulation de combustible de l’année précédente n’est pas élevéeManquant. donc d’assez de combustible (César, 1994), ils sont bas, lents et leur température n’est pas très élevée ; ils n’affectent que la couche supérieure du sol préservant ainsi les racines et les graines, ils ne s’attaquent pratiquement pas aux arbres. Au contraire, en éliminant une bonne partie de la strate herbacée pendant son passage, ils réunissent les conditions(abaissement de la compétition herbe-arbre) d’une bonne croissance des ligneux plus tard au moment de leur reprise. De ce fait, en favorisant le développement des ligneux, ils seraient favorables aux savanes arborées ou boisées (César, 1994). Les feux pastoraux, généralem nt précoces, qui visent, selon Boutrais (1994), à favoriser, par des repousses, le renouvel lement du pâturage (Bruzon, 1994 ; César, 1994) relèvent, en conséquence, de stratégies du court terme (Boutrais, 1994). Ils conduisent, en effet, à long terme à l’embroussaillement des fo rmations de savane et à la perte d’une bonne partie du fourrage herbacée.
Notons qu’en zone subhumide, si le feu est précoce – pas assez précoce cependant pour interrompre la mise en réserves des nutriments dans les organes souterrains (GTZ, 1979 in Hoffmann, 1985) – les repousses des graminées vivaces après le passage des feux précoces sont plus importantes à cause de l’humidité des sols encore élevée à cette période (Bruzon, 1995), ce qui accroît la valeur pastorale des milieux.
Cependant, les feux précoces répétés, en favorisantle développement de la végétation ligneuse, vont entraîner l’élimination des hémicryptophytes, les plus recherchées par le bétail (Daget & Godron, 1995 ; Kagoné, 2000), au profit des types biologiques de plus grande taille (chamaephytes et nanophanerophytes) et une réduction de la contribution des Graminées. A la longue il se produit un embroussaillement puis une reforestation (Boutrais, 1994 ; César, 2005). Ceci a des incidences négatives sur la valeur pastorale et les potentialités fourragères de la savane qui dépendent des graminées pérennesRippstein. (1985) a observé par exemple, suite à des études conduites dans l’Adamaoua (Nord-Cameroun), qu’à partir d’un recouvrement ligneux de 40% environ, la productivité et la valeur pastorale des milieux devenaient faibles.
Les effets des feux dits « tardifs » sont généralement plus nocifs que ceux des feux précoces surtout sur la strate ligneuse (César, 1994 ; Bruzon, 1995). En effet, au moment où ces feux surviennent (précisément en saison sèchehaude),c le combustible herbacé, assez sec, est abondant ce qui permet un feu violent au moment même où les ligneux sont en train d’émettre de nouveaux organes, notamment les feuilles et aussi, pour certains, de fleurs et de fruits (Schmitz et al. 1996). Ces organes, y compris les jeunes branches, sont alors brûlés, obligeant les ligneux à une seconde et épuisante foliaison (César, 1992). La croissance en zone de savane peut ainsi être réduite faute de feuilles pour assurer la photosynthèse. Par ailleurs, les rejets, les arbustes et les jeunes pousses, particulièrement vulnérables (Beani & Dessi, 1984), sont en grande partie détruits, ce qui empêche l’installation de nouveaux individus ligneux (Bruzon, 1995). Étant inclus dans la strate herbacée, ces derniers, encore fragiles, sont en effet brûlés par les feux (Western & Maitumo, 2004 ; Bond & Keeley ; 2005) lors de leur passage. Les feux, en particulier le type tardif, empêcheraient donc l’embroussaillement des milieux et favoriseraient l’installation de savanes arbustives (César, 1994, cf. figure II-1).
Cependant, la réponse des ligneux à l’action du feu, même tardif, serait assez diverse selon l’espèce considérée (Schnell, 1971) et l’âgede l’individu ligneux. Selon Bruzon (1995) en effet, certaines espèces comme Afzelia africana Smith ex Persoon et Nauclea latifolia Smith sont résistantes ou “pyrotolérantes’’ (on les qualifie alors de pyrophytes), elles rejettent abondamment à partir de souches munies d’écorces épaisses, isolantes et subérifiées protégeant les tissus vivants de leurs troncs. Elles ont, en outre, des graines qui supportent les températures élevées. Par ailleurs, d’après Schnell(1971), les arbres surtout les plus jeunes, rejettent de la base et prennent un port buissonnant, lorsqu’ils sont atteints par le feu.
Légende :
En l’absence de feu, la végétation de savane évoluevers la forêt dense. Le feu annuel maintient la végétation des savanes, les feux précoces (courant novembre) permettent l’installation de savanes arborées ou boisées, tandis que les feux tardifs (mars) plus violents (le combustible est devenu sec en ce moment) n’autorisent qu’une savane arbustive claire.
Les feux et leurs impacts sur les sols
Schnell (1971) puis Bruzon (1995) expliquent clairement et en détail comment le feu influence les qualités chimiques et biochimiques des sols. De manière générale, la couverture du sol par la cendre induit une modification de sa température et de son humidité relative. Par ailleurs, le sol est enrichi en éléments assimilables comme le calcium, le magnésium, le potassium et surtout le phosphore, de même, l’activité des actinomycètes et des bactéries est stimulée par suite d’une élévation du pH. Ces observations sont confirmées par de nombreux travaux conduits sous divers horizons (Senthilkumar et al. 1997 ; Jeensen et al. 2001 ; Wan et al. 2001). Les travaux de Senthilkumar et al. (1997) apportent des précisions sur le fait que seule la couche supérieure du sol (0-10 cm) est affectée notamment par une augmentation de la population de la microfaune ainsi que leurs activités enzymatiques du fait justement de la disponibilité en matière organique.
Des feux fréquents et intenses (Bird et al. 2000 ; Parker et al. 2001 ; Mills & Fey, 2004) ou de plus en plus tardifs (Bruzon, 1995) conduisent cependant à des effets contraires. Mills & Fey (2004), à partir d’expérimentations menées sur des savanes sud-africaines, observent, en effet, une destruction de la matière organique produite par la végétation et la litière, ce qui affecte, selon Laclan et al. (2002), la disponibilité en nutriments pour la faune du sol. Roscoe et al. (2000) au Brésil n’observent pas de différence dans la chimie des sols brûlés par rapport à ceux mis en défens. Ils constatent en particulier que les teneurs en carbone et azote ne changeaient pas significativement, mais cela peut s’expliquer par le fait que ces auteurs n’ont pas considéré séparément laouche (0-10 cm) très affectée et celle (10-20 cm) qui ne l’est pas du tout.
Au-delà de ces impacts directs, selon Bruzon (1995) , le feu en éloignant ou détruisant la faune du sol, joue sur la structure de celui-ci. Par ailleurs, l’adsorption et l’infiltration de l’eau diminuant par suite de la destruction de la litière et du couvert végétal, l’évaporation se trouve accrue.
La végétation de savane, une végétation adaptée au feu.
Les plantes de savane, par suite de l’élimination des espèces sensibles, sont essentiellement des espèces adaptées au feu auxquelles s’ajoutent des espèces qui lui sont sensibles et qui se cantonnent sur des sites habituellement épargnés par les flammes (anciennes termitières, affleurements rocheux, cuirasses) (César, 1992 & 1994). Hoffmann W. et al. (2003) montrent que les espèces ligneuses de savane ont une plus grande tolérance au feu que celles de forêt, elles développement une écorce plus épaisse, ont une plus grande capacité de rejeter après le passage du feu et leurs jeunes pousses atteignent plus vite la taille de reproduction ce qui leur donne plus de chance d’atteindre la maturité entre deux feux consécutifs. Cette évolution vers les formations forestières se produit progressivement par la fermeture du milieu avec la disparition de la strate herbacée graminéenne et la densification de la strate ligneuse dans laquelle prend place des espèces auparavant peu compétitives du fait du feu (Bruzon, 1995).
Le feu entretient donc le cortège floristique des savanes – le « pyroclimax » (Schnell, 1971) – le protégeant contre la concurrence des espèces forestières, dans cette mesure il constitue un bon outil de gestion des pâturages sav aniens (Campbell, 1954 ; Dolidon, 2005) riches en Graminées surtout pérennes. Dans nos milieux cependant, où les savanes sont fortement dégradées avec un envahissement des écosytèmes savaniens par des graminées annuelles, il apparaît de plus en plus évident que la mise à feu des pâturages constitue une menace quant à leur équilibre et une perte de fourrage (même de faible valeur) pour le bétail (Kièma S., 2007).
Par ailleurs, il importe de noter que, si les feux sont favorables au maintien de groupements savanicoles pyrophiles originaux, lorsqu’ils sont intenses et répétés par contre, ils homogénéisent la végétation en réduisant la richessspécifique de la strate ligneuse et/ou de la strate herbacée (Gill, 1975 ; Briggs et al. 1998 ; Achard et al. 2001 ; Cochrane, 2003 ; Western & Maitumo, 2004 ; Archibald et al. 2005). Dans une certaine mesure, il en est de même pour les effets de la pâture notamment intense(Yates et al. 2000 ; Achard et al. 2001 ; Archibald et al. 2005) sur lesquels nous revenons dans le point 2.2.2 suivant.
Les perturbations des milieux dues à la pâtu re
La compréhension de la variation des réponses des cosystèmesé pastoraux à la pâture est un préalable nécessaire à leur aménagement (Boudet, 1978 & 1991; César, 1994 ; Daget & Godron, 1995; Adler et al. 2004). Les feux et les sols (Gaucherand, 2005) sont des facteurs majeurs qui structurent la végétation (distribution spatiale, traits de vie, composition floristique, etc.) des milieux en savane. Il est par ailleurs possible de suivre les effets ou perturbations dus aux facteurs secondaires d’origine exclusivement anthropiques comme la mise à la culture et la pâture (César, 1994 ; Boutr ais, 1996).
Il est unanimement reconnu que l’action du bétail (pâture et broutage) provoque des modifications dans les milieux fréquentés par les nimaux (Boudet, 1978 ; César, 1992 & 1994 ; Fournier, 1994 & 1996; Boutrais, 1994 & 1996 ; Carrière, 1996; Steinfeld et al. 1997 ; Devineau, 1999 ; Woldu & Saleem, 2000; Gaucherand, 2005 ; Turner et al. 2005 ; Peco et al. 2006) et modifie l’état initial (César, 1992 & 2005). La composition floristique, la richesse floristique et l’organisation structurale des pâtur ages sont affectées : suivant le niveau de charge animale, les espèces appréciées peuvent disparaître au profit des espèces non consommées plus résistantes ou plus adaptées aux nouvelles conditions (Daget & Godron, 1995 ; Boutrais, 1996). La présence animale en milieu ouvert (système culture-jachère) génère par exemple des perturbations mécaniques, ladispersion des graines, principalement d’adventices et d’espèces ligneuses du groupe des légumineuses selon Devineau (1999), par endozoochorie ou épizoochorie et le changement dans la fertilité des sols par l’apport de nutriments par leurs excréments.
Les effets du bétail sur les milieux, au-delà des changements observés sur la dynamique de la végétation, touchent donc égalementle support édaphique, notamment sa texture, sa structure et sa composition chimique. Tous ces effets dépendent de l’intensité de la pâture (charge animale et rythme) mais aussi de la saison de présence animale et du type de sol.
En ce qui concerne la végétation, on appréciera laperturbation causée par le bétail en distinguant l’espèce animale (Boutrais, 1994 & 1996), le type de milieu, et bien sûr, la zone agro écologique où le phénomène est analysé (Boudet, 1978). Les travaux conduits par Hoffmann (1985) dans le nord de la Côte d’Ivoire et par et Guérin et al. (1989) au Sénégal, par exemple illustrent le fait bien connu que les bovins composent surtout leurs rations à partir des herbacées (75 % environ), alors que les ovins et surtout les caprins ont des rations comprenant plus d’espèces ligneux. Même au sein dechaque strate, la pression de pâturage n’est pas la même sur toutes les espèces végétalesou tous les groupes d’espèces. A ce propos, les travaux de Akpo et al. (1995) et Kièma S. (2007) indiquent que, dans la strate herbacée, l’effort de prélèvement du bétail est ciblé sur lesgraminées vivaces ou annuelles mais moins sur les légumineuses et les autres familles ou phorbes, de sorte qu’il en résulte un changement dans la composition spécifique des milieux et dans la diversité végétale. Ce prélèvement orienté favorise l’abondance relative des espèces on désirées ou non attrayantes (les phorbes généralement) et il se produit en quelque sorte unecolonisation des milieux pâturés par celles-ci au détriment des graminées pérennes. De ce fait,les proportions respectives des graminées et des phorbes peuvent renseigner sur la qualité globale des pâturages (Hoffmann O., 1985). Une confirmation de ce phénomène est donnée dans slecas où, à l’inverse, les terres pâturées sont abandonnées. Comparant des milieux soumis à la pâture à des milieux homologues qui venaient d’en être soustraits, Peco et al. (2006) montrent que jusqu’à 50 % d’espèces originelles des milieux pâturés sont perdues du fait de cette situation d’abandon. En ce qui concerne la strate ligneuse, la pâture entraîne une homogénéisation (baisse de diversité des espèces) et une densification (Boutrais, 1994).
Par ailleurs, Daget & Godron (1995) ainsi que Toutain et al. (2001) montrent que l’action du bétail peut provoquer des changements dans la structure de la végétation herbacée suite à l’étalement des espèces qui la composent, celles-ci réagissant ainsi au piétinement répété.
Devineau (1999), étudiant le rôle disséminateur dubétail dans le cycle culture-jachère en région soudanienne du Burkina Faso, rapporte queles fortes variations de la végétation du milieu suite au dépôt des graines d’adventices et de plantes rudérales, n’est possible que dans des milieux ouverts ou à forte emprise pastorale, c e qu’indiquent les traces de piétinement et de grandes quantités de bouses. Ceci est confirmé arp Kièma S. (2007), qui montre que dans les milieux de savane où la végétation est relativement dense et où les graminées vivaces sont encore prépondérantes, les espèces introduites ne euventp résister à la compétition. Notons que selon ces auteurs, la nature des semences observées dans les fèces des troupeaux (phorbes, adventices de culture, céréales et espècerudérales) serait due au fait qu’au sortir de la saison pluvieuse, les animaux se détournent des graminées devenues pauvres en azote (César, 1994) au profit de ces autres groupes d’espèces qui offrent du fourrage plus appétible : plus frais avec de meilleures teneurs en protéines . Les effets de la pression du bétail sur la végétation sont parfois accentués par leur influencsur les sols. Le bétail exerce sur le sol des actions physiques (piétinements) et biologiques ou chimiques (apport de manière organique par les excréments ou exportation par les prélèvements sur la végétation) (Fournier etal. 2001; Besse & Toutain, 2002). Carrière (1996) montre que les effets du piétinement dépendent du type de sol, ils sont généralement moins importants sur les sols secs de nature sableuse alors que leur incidence est parfois spectaculaire sur les sols humides riches en éléments fins comme les limons et argiles non gonflantes. Sur de tels sols, il s’ensuit parfois un compactage (Toutain et al. 1983 ; Gaston, 1981 ; Audru et al. 1987 in César, 1994 ; Daget & Godron, 1995) qui se traduit par un accroissement de leur densité, ce qui induit alors une baisse de l’infiltrabilité (Boutrais, 1994). On comprend dès lors l’effet nocif du piétinement intense sur les milieux car l’infiltrabilité est un facteur écologique d’importance pour l’entretien des activités biologiques du sol et pour les plantes (Devineau & Fournier, 1998). En effet, selon Stark (1994), la variation de structure du sol, fortement dépendante de sa teneur en eau, influence sensiblement la diffusion des nutriments, l’activité biologique et la disponibilité et l’hétérogénéité desdits nutriments.Par ailleurs, en ouvrant les formations végétales et en rendant meuble la couche superficielle des sols, le bétail participe à la baisse de leurs valeurs organiques par érosion soit éoliene, soit hydrique. Selon Hiernaux et al. (1999), les sols sont de bons indicateurs du niveau de pâture par les variations dans leurs teneurs en nutriments (azote, phosphore et carbone). La teneur en éléments chimiques des sols est en effet sensible à la pression animale (Kièma S., 2007) puisque l’on observe une réduction de tous ces nutriments et une augmentation du pH de l’horizon supérieur en cas de forte présence animale, mais l’érosion éolienne ethydrique augmente et avec elle le lessivage chimique (Devineau et al. 2009). Mais ces nutriments, surtout l’azote et le carbone, sont à nouveau massivement produits suite à l’installation de phorbes ubiquistes, notamment les légumineuses fixatrices d’azote, adaptées à ces nouvelles conditions (César, 1991 ; Daget & Godron, 1995). Begon et al. (1996) notent que les cas où des espèces exotiques s’installent à la faveur des nouvelles conditions créées par une erturbationp sont fréquents.
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Table des matières
INTRODUCTION GENERALE
CHAPITRE I. CONTEXTE GENERAL ET PROBLEMES DE RECHERCHE
1.1. LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE: PASTORALISME, AIRES PROTÉGÉES ET ESSOR DU COTON
1.2. PROBLÉMATIQUE ET JUSTIFICATION DE LA RECHERCHE
1.3. QUESTIONNEMENT SCIENTIFIQUE ET HYPOTHÈSES DE RECHERCHE
1.4. OBJECTIFS
1.5. DÉMARCHE CONCEPTUELLE
CHAPITRE II. ETAT DES CONNAISSANCES : FONCTIONNEMENT DES ECOSYSTEMES SAVANIENS, SOCIOLOGIE DU PASTORALISME ET EVOLUTION DE LA POLITIQUE DE CONSERVATION
2.1. NATURE ET TYPES DE SAVANES
2.2. LES ÉCOSYSTÈMES SAVANIENS : FONCTIONNEMENT ET PERTURBATION
2.3. LES INTERACTIONS ENTRE LE BÉTAIL ET LA FAUNE SAUVAGE: QUELLE POSSIBILITÉ DE COMPROMIS ?
2.4. LE PASTORALISME : UN GENRE DE VIE, UN RAPPORT PARTICULIER À L’ESPACE
2.5. LES GRANDES ÉTAPES DANS L’HISTOIRE DE LA CONSERVATION
CHAPITRE III. CARACTERES PHYSIQUES, HUMAINS ET SOCIO – ECONOMIQUES DE LA PROVINCE DE LA TAPOA
3.1. LA ZONE D’ÉTUDE ET SA LOCALISATION
3.2. LE MILIEU BIOPHYSIQUE
3.3. LE MILIEU HUMAIN
3.4. LES SYSTÈMES D’ÉLEVAGE
3.5. LES AUTRES ACTIVITÉS SOCIO-ÉCONOMIQUES
CHAPITRE IV. LES UNITES PAYSAGERES PASTORALES DANS LE TERROIR ET DANS L’AIRE PROTEGEE VOISINE : DEFINITION, DISTRIBUTION SPATIALE ET CARACTERISTIQUES
4.1. INTRODUCTION
4.2. MATÉRIEL ET MÉTHODES
4.3. RÉSULTATS ET DISCUSSION
4.4. CONCLUSION
CHAPITRE V. LES SYSTEMES D’ELEVAGE A KOTCHARI : PRATIQUES ET STRATEGIES D’HIER ET D’AUJOURD’HUI
5.1. INTRODUCTION
5.2. MATÉRIEL ET MÉTHODES
5.3. RÉSULTATS ET DISCUSSIONS
5.4. CONCLUSION
CHAPITRE VI. LE TROUPEAU AU PATURAGE : LOGIQUES, REPRESENTATIONS ET REALITES DU TERRAIN
6.1. INTRODUCTION
6.2. MATÉRIEL ET MÉTHODES
6.3. RÉSULTATS ET DISCUSSIONS
6.4. CONCLUSION
CHAPITRE VII. DISCUSSION GENERALE : SYNTHESE, CONCLUSION ET PERSPECTIVES
7.1. SYNTHÈSE
7.2. CONCLUSION GÉNÉRALE
7.3. PERSPECTIVES DE RECHERCHE FUTURES
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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